Agressivité et violence , par Michel LEGOUINI

Introduction

I. Compréhension de l’agressivité et de la violence : Définition et discernement des 2 concepts
1. L’agressivité : un symptôme ou trouble du comportement
2. La violence : un acte impulsif inconscient ou symptôme de manifestation d’une pulsion destructrice
3. Les affects, vecteurs d’agressivité et de violence – l’angoisse, principal détonateur d’agressivité et de violence
4. Le sens de l’agressivité et l’insensé insupportable de la violence : de l’explicite à l’opaque

II. Faire face aux troubles du comportement agressif et violent : Adapter son attitude professionnelle et maîtriser ses contre-attitudes
1. Répétition traumatique d’une violence psychique ou corporelle : un mécanisme fondamental de fonctionnement des troubles du comportement
2. Contenir ses affects, penser être contenant : professionnalisation de sa pratique d’accompagnement et maîtrise de ses contre-attitudes

III. Analyse de ses attitudes professionnelles dans des situations vécues
1. Une grille d’analyse de l’agressivité et de la violence : sens / insensé
2. Sanction n’est pas punition
2. Fonctions et obligations des professionnels en matière de signalement

Conclusion
Bibliographie

INTRODUCTION

L’agressivité et la violence sont deux phénomènes fréquents chez certaines personnes accueillies et accompagnées dans les secteurs médico-social et social.

Penser ces deux symptômes consiste à lever le refoulement et laisser parler notre expérience de traitement de la violence prégnante à notre époque, comme le rappelait déjà J. Bergeret (J. Bergeret : « La violence fondamentale », pages 182 et 212).

Cette question épineuse des troubles du comportement des personnes accompagnées interroge, fait douter et épuise les professionnels de la relation d’aide dans l’accomplissement de leur mission.

Faire face aux troubles du comportement d’un sujet en difficulté de vie exige l’élaboration de stratégies et de techniques d’accompagnement fondées sur un savoir théorique puisé sur le terrain médico-social diversifié.

La violence fondamentale déborde chez le sujet humain ayant été soumis à des événements traumatiques tels que la maltraitance familiale, de couple, l’exclusion sociale, des ruptures diverses du lien social.

La démarche d’approche de notre objet consistera à interroger les multiples facettes de l’agressivité et de la violence, à savoir : attitudes agressives, actes impulsifs, violents, images indélébiles et dires insensés.

Notre objectif-clef vise à mieux comprendre et tracer le chemin de l’apaisement, de la stabilisation ou de la disparition des symptômes d’agressivité ou de violence troublant un sujet accompagné et son lieu de vie.

Ces troubles du comportement sont des facteurs d’instabilité dans une institution médico-sociale et nécessitent d’être mis en corrélation avec la difficulté d’exister d’un sujet saisi par un conflit d’identité.

Aider à moins souffrir de ses failles ou blessures infligées à son identité, c’est s’intéresser à la subjectivité de la personne accompagnée en prenant connaissance de sa problématique de vie, ses besoins frustrés, ses désirs insatisfaits ou impossibles et sa part obscure.

Les outils d’accompagnement seront opérationnels lorsque l’accompagnant se fera l’élève attentif de la personne accompagnée qui lui enseignera ses difficultés de vie et les ressorts singuliers de son agressivité ou de sa violence à traiter.

Pacifier un sujet humain, c’est se projeter dans le temps qu’il faut pour comprendre et pratiquer des formes d’accompagnement ayant pour fil rouge une éthique de la parole soignante et de la conviction du changement possible chez l’être humain confronté à l’impossible à dire et à imaginer.

Dans une première partie, nous allons expliciter les sentiments d’agressivité et de violence dans le but de savoir ajuster notre relation d’aide et d’accompagnement, de manière à nous positionner comme un contenant face à ces aléas de sujets en grande souffrance.

Dans une deuxième partie, nous allons penser les mécanismes de fonctionnement de ces déliaisons ou ruptures de sens, envisager une maîtrise de nos contre-attitudes, pour bâtir des stratégies d’extinction du feu de l’agressivité et de la violence.

Dans une troisième partie, nous allons nous pencher sur l’application d’une grille d’analyse de l’agressivité et de la violence comme outil de renforcement de sa pratique d’accompagnement dans le traitement des symptômes d’agressivité et de violence.

I. Compréhension de l’agressivité et de la violence : Définition et discernement des 2 concepts

1. L’agressivité un symptôme ou trouble du comportement

L’agressivité est un affect ressenti qui consiste à nuire, attaquer l’autre ou tout objet susceptible d’empêcher une satisfaction immédiate.

L’affect d’agressivité retient l’attention de l’accompagnant du fait de son caractère surprenant, spectaculaire et potentiellement dangereux.

L’agressivité est une manifestation pulsionnelle, certes, mais c’est un sentiment déplacé.

Les paroles, gestes, regards et mimiques agressifs ont une dimension provocatrice et visent à susciter en miroir l’agressivité de l’accompagnant.

La décharge d’énergie procurée par l’agressivité est libérée par le corps pulsionnel encombré.
En effet, la frustration, la privation et les interdits de la loi mal supportés provoquent une déliaison pulsion de vie/pulsion de destruction (agressivité).

Le principe de plaisir envahissant se détache du principe de réalité et se fait entendre et voir par une agressivité sous forme de colère, ironie, mise en échec et culpabilisation de l’autre.

L’ancrage de l’agressivité dans le corps pulsionnel explique l’explosion du sujet agressif, dont l’image du corps vole en éclats.

La gestuelle du colérique, les propos du frustré tels que « J’explose, je pète les plombs », dessinent un morcellement de l’image du corps.

Derrière l’agressivité, le corps pulsionnel libère un excès d’excitation devenu insupportable.

Le sujet agressif ne se reconnaît plus dans son image enveloppant son corps et renvoie une image décomposée par l’agressivité :
« Je ne me reconnais pas dans ces moments d’agressivité, ce n’est pas moi » nous dit la personne accompagnée, une fois sortie de sa vague d’agressivité.

Le moi, siège de la perception-conscience et surtout de sa propre image est troublé par l’agressivité et le sujet cesse de voir l’accompagnant comme un miroir apaisant et protecteur.

Le sujet débordé par son comportement agressif entre en conflit de rivalité avec l’accompagnant qui est alors perçu comme défaillant dans sa fonction d’autorité et de savoir accompagner.

L’image inconsciente de son corps(F. Dolto « L’image inconsciente du corps », page 35), construite dans une relation duelle renforce l’illusion d’un accord parfait avec l’autre qui viendrait combler nos insuffisances, effacer nos tensions et pallier nos échecs, petits ou grands.

En effet, le sujet ignore les symptômes qui le parasitent en alimentant la charge d’excitation de son agressivité.

Rappelons que cette image du corps, composante du moi, a été construite dans l’agressivité qui pousse l’être humain à l’amour narcissique de son image et à la rivalité.

Les atteintes narcissiques dues aux agressions telles que l’inceste, l’abandon, la violence physique et psychologiques provoquent de graves troubles de l’image du corps et perturbent d’agressivité le moi, devenu hostile à lui-même et dépourvu de confiance.

D’autres symptômes vont alimenter en énergie l’agressivité devenue intense et excessive, laquelle va se décharger spontanément.

Une source d’agressivité importante est l’affect d’angoisse, affreuse certitude que son image du corps est mise à mal : gorge serrée, sensations d’étouffement, d’évanouissement, diarrhée…
Image étrange et double, absente dans le miroir, comme ce qui se passe à la fin de la vie de G. De Maupassant : ainsi se manifeste l’angoisse poussant à projeter une agressivité pour rejoindre la réalité extérieure.

D’autres symptômes sévères éclairent cette fonction de signal d’alerte de l’agressivité, qui nous apparaît décalée en termes d’enjeu, nous amenant à penser ou à rétorquer : « Mais pourquoi vous énervez-vous pour si peu ? ».

L’enjeu subjectif est par contre de taille, car le sujet vit un moment de dépersonnalisation, étrange sentiment de ne pas ressentir ce qu’on dit, d’être ailleurs et de ne pas savoir si c’est un rêve ou la réalité.

Les sentiments de persécution, le délire psychotique, les hallucinations, la dépression, la dissociation schizophrénique sont autant de symptômes qui altèrent la conscience d’un sujet, lequel utilisera son agressivité comme moyen de défense ou comme exutoire.

2. La violence : un acte impulsif ou symptôme de manifestation d’une pulsion destructrice

La violence est un acte visant à détruire l’autre, sacrificiel, fondateur, selon le philosophe René Girard (R. Girard : « La violence et le sacré », page 64).

Gramsci (C.B Glucksmann : « Gramsci et l’Etat », page 87), autre philosophe, a associé la violence politique au consensus pour redéfinir l’action de gouverner, autrement dit le pouvoir politique.

Gouverner une institution, un groupe ou un individu c’est combiner coercition et hégémonie.

Cette violence, qualifiée de fondamentale par le psychanalyste Jean Bergeret, avait été articulée par Freud comme violence primitive refoulée, impensée et restée à l’état de pulsion réprimée par le surmoi, instance dirigeante du sujet humain.

Ce fantasme violent fondamental n’a-t-il pas été traversé bien avant par Voltaire, philosophe des lumières qui avait écrit qu’épris d’égoïsme, l’enfant s’imagine supprimer son père pour être seul avec sa mère.

La violence est un passage à l’acte qui conduit à se laisser engloutir par la pulsion d’anéantir l’autre et soi-même.
C’est un agir qui marque la mise en échec de la verbalisation, choix forcé de l’anéantissement de l’autre, l’atteinte de son intégrité physique et psychique.

Le passage à l’acte est la domination de la haine et de la pulsion de destruction ou de mort.

C’est un moment de toute puissance d’un sujet tiré par une force d’agir ou d’action destructrice qui l’emporte sur sa force de vivre.

Cet acte impulsif est accompli par un sujet hors de lui-même, qui ne parle pas.

Le corps du sujet ne ment pas en s’agitant, en frappant, voire en mimant ce qui ne peut se dire.

Cet emballement corporel de la haine exprime une bascule hors de la scène sociale, giflant, cognant, au lieu de laisser la parole dire un retour d’événements de souffrance.

Ce vide ressenti empêche le sujet de parler et laisse son corps dire une vérité non avouable.

L’angoisse intense se manifeste par un agir et signale un corps en souffrance qui ne ment pas (P.L. Assoun : « Corps et symptôme », page 289).

Le corps mémorise et se rappelle des événements positifs et négatifs mais ne tolère pas aussi bien l’excès déplaisant d’excitation de la psyché – c’est un contradicteur intempestif.

3. Les affects vecteurs ou moteurs d’agressivité et de violence – L’angoisse, principal détonateur d’agressivité et de violence

L’angoisse reste le principal détonateur d’agressivité et de violence chez la personne accompagnée ayant subi un dommage traumatique tel que l’exclusion sociale, la maltraitance, les addictions ou d’autres pathologies graves.

L’angoisse est une sensation ou affect de déplaisir ressenti corporellement.

Des symptômes somatiques se manifestent pendant l’angoisse, du plus gênant jusqu’au plus grave tels que la tachycardie, les tremblements, l’hypersudation, les spasmes intestinaux, avec parfois, diarrhée profuse, épisode de paralysies, évanouissement, dyspnée, embolie pulmonaire, arrêt cardiaque, rupture d’anévrisme…

L’angoisse est une réaction à une situation de danger traumatique que le sujet ressent dans son corps, qui peut se manifester par une impossibilité de parler, l’extérieur étant perçu comme menaçant.

Le sujet angoissé n’arrive pas à donner une signification à sa peur et s’imagine que tout est perdu, il dit souvent que « tout l’angoisse », s’isole dans le mutisme ou le repli.

Ce vide de signification et les images négatives de soi nous renvoient au corps parlant du sujet angoissé.

Cette sensation d’angoisse est un excès de tension qui désorganise le corps, le dévore (troubles gastro-intestinaux, cardio-vasculaires, musculo-squelettiques, oculaires…).

L’angoisse signale cette effraction dans le corps qui devient vecteur de douleur et d’agressivité.

Cette douleur d’exister est un symptôme présent dans toutes les pathologies, surtout sévères.

Une crise d’angoisse douloureuse comme une attaque de panique provoque une sensation de danger, voire de mort imminente, une impression de dépersonnalisation.

Cette crise ou accès d’angoisse peut pousser le sujet à être auto-agressif, à se faire violence ou à passer à l’acte de manière violente vis à vis de son environnement.

L’agressivité ou la violence est une tentative de sortie du déplaisir d’angoisse, elle constitue un recours à un soulagement hors cadre ou transgressif.

Les symptômes d’agressivité et de violence sont des modes de défense pathologiques illustrées par l’expression freudienne de « psychonévrose de défense »
A titre d’exemple de situation, Christine Angot, romancière évoque ses crises d’agitation, voire ses actes violents pour se libérer de ses crises d’angoisse (C. Angot « L’inceste », page 113).

Le sentiment de dépression, deuil inaccompli d’une perte (d’emploi, de logement, divorce, échec sociaux divers…) peut provoquer des poussées d’agressivité, un agir ou un passage à l’acte violent.
Cet agir dépressif contraste avec l’immobilisme, l’inhibition psycho-motrice, le désir de rien, le refus d’aide du sujet concerné.
N’est-ce pas là une tentative démesurée pour manifester un réveil d’envie de vivre et un trop plein d’inertie, signes d’un vide insupportable ?

Cet agir dépressif nous interroge particulièrement à propos de paroles agressives et gestes violents chez une personne assez silencieuse et inactive habituellement.

D’autres supports de l’agressivité et de la violence sont la colère, la honte de vivre, la culpabilité, l’impuissance, des sentiments suscités par la position d’exclu du lien social.
Ces affects du malaise de la personne en difficulté de vie sociale sont les projectiles de l’agressivité et de la violence.
Ils sont véhiculés par des plaintes de n’être jamais écouté, de ne pas obtenir présence et disponibilité, de ne pas obtenir satisfaction de ses besoins vitaux urgents… autant de sentiments qui refont surface, en étant projetés sur l’accompagnant et l’institution médico-sociale.

4. Le sens caché de l’agressivité et l’insensé insupportable de la violence : de l’explicite à l’opaque

Décrypter le sens de l’agressivité est une étape cruciale dans la construction de l’accompagnement individualisé.

Le sens d’un symptôme d’agressivité est livré par l’évolution de la problématique du sujet accompagné.

L’observation fine et la connaissance du projet de vie individualisé sont des outils essentiels pour donner sens à l’agressivité et à son empreinte singulière.

Le symptôme d’agressivité constitue l’expression d’un conflit inconscient ou message codé qui nécessite une lecture singulière de paroles nouées.

Le symptôme est pris dans un message de souffrance, à la place de paroles qui n’ont pu être dites.

L’agressivité manifeste un retour de paroles non dites, autrement dit l’agressivité parle un événement que le sujet ne comprend pas :
« Je ne sais pas ce qui me pousse à être dur », « Je ne contrôle plus rien… » sont des exemples de réactions à décrypter à la lumière d’autres troubles associés.

Les troubles associés tels que l’insomnie, une peur phobique de demander, des idées de suicide… traduisent une vérité singulière enfouie telles que les traces d’une violence physique ou psychologique subie encore incompréhensible, une crainte d’abandon ou des traumatismes divers.

Le symptôme d’agressivité recèle une signification livrée par les paroles du sujet accompagné et la compréhension de l’équipe d’accompagnement.

Cette interprétation de l’agressivité d’une personne accompagnée vise à lui donner sens.

L’opposition à l’autorité d’un accompagnant investi plus ou moins d’autorité ou à un cadre par une personne accompagnée peut être lue comme une triangulation marquée par un dysfonctionnement de la fonction paternelle.
Le rapport du sujet à la limite symbolisée par le rôle coercitif et pédagogue du père reste conflictuel, provoquant une agressivité d’opposition.

L’agressivité prend sens dans la mesure où elle est associée à un ou des symptômes inscrits dans l’histoire d’un sujet.

Ainsi, l’agressivité d’une adolescente toute puissante ayant perdu le contact avec le principe de réalité incarné par ses accompagnantes, exigeant de façon intempestive de rejoindre son copain, faisant fi des limites de la vie en collectivité et de la protection institutionnelle renvoie l’équipe éducative à un symptôme transgénérationnel de maltraitance.
En effet, cette adolescente occupe la place d’un enfant tyrannisant une mère elle-même tyrannisée par un symptôme d’inceste qui l’a rendu impuissante. Cette mère est à présent l’objet de l’agressivité secrétée par le fantasme de toute puissance harcelante de sa fille.

Le sens de l’agressivité est un comportement actualisant un conflit.
S’agissant du passage à l’acte violent, le sens s’absente laissant place à l’insensé.

Comment définir cet insensé ou hors sens qui peut submerger le sujet humain le poussant à commettre des actes délictueux portant atteinte à l’intégrité physique et psychique de son semblable ?

C’est l’espace inconscient, impossible à dire et à imaginer, réserve des pulsions, qui est l’espace où surgit l’acte violent, ainsi que les délires et hallucinations.

Cet inconscient réel, animalité du sujet humain, est impossible à prédiquer. Il est accessible notamment dans le rêve, moment de levée de la censure.

Cette part obscure du sujet parle une langue hors sens, désordre sémantique et syntaxique rendant énigmatique le fonctionnement du sujet.

La perplexité ou les tentatives d’explication de l’acte violent indiquent l’emprise de la pulsion agissant un corps sans tête.

Ainsi, cet enfant de quatre ans s’était jeté du deuxième étage à cause de sa mère qui l’avait laissé seul, enfermé dans leur domicile, pour rejoindre son amant. Il avait déclenché après coup une phobie des espaces fermés pour se défendre contre le réel de son passage à l’acte resté opaque pour lui et pour son équipe d’accompagnants.

Ainsi, le caporal Lortie, avait fait irruption dans l’assemblée canadienne, tué trois personnes et blessé 8 autres, avant d’aller s’asseoir sur le fauteuil du président, proclamant en guise de doctrine : « Le gouvernement avait le visage de mon père » (P. Legendre « Le crime du caporal Lortie », page 27).

Ces cas cliniques montrent un écart entre le sens qui organise la représentation de la réalité extérieure et l’insensé, disjonction du signifiant ou mot et son signifié.

Le sens commun est remplacé par un hors sens qui pousse le sujet à agir violemment.

Cet insensé nous place, non pas face à une signification cachée que l’on finit par reconstruire, mais face à un corps pulsionnel parlant un langage délirant.

Le passage à l’acte est un délit que le sujet va tenter de rendre moins énigmatique en produisant des propos incohérents ou délirants qui disent l’emprise de la pulsion de détruire.

Il n’y a pas de mot pour dire cet insensé de la satisfaction pulsionnelle, décharge d’une force excitation violente.

Cette emprise du corps pulsionnel sur le sujet réduit à un objet de pulsion dépasse l’entendement, il rend l’accompagnant perplexe.

Ne pas interpréter l’innommable, c’est saisir comment une pulsion violente, désir d’éliminer une idée de suicide, est réalisée, véritable cour-circuit d’une psyché dysfonctionnant, désordre ou absence de discernement, couramment qualifié d’opération de « pétage de plombs ».

Cet insensé est évident, notamment lorsque le passage à l’acte violent est le produit d’un accès maniaque tel que le raconte le peintre Gérard Garouste (G. Garouste « L’intranquille », page 83) : « J’ai fait du stop. Un couple a freiné. Le conducteur a dit non…j’ai mis une claque à sa femme… ».

Ce hors sens commun est à ciel ouvert dans les phénomènes d’hallucination tel que le décrit Florent
Babillotte : « Terrassé par d’horribles pensées, par ces voix qui me disaient de me suicider… je n’étais pas moi-même, juste un amas de matière sans âme » (F. Babillotte « Obscure clarté », page 73).

La violence ne se prête pas à une lecture de sens mais montre un non-sens qui révèle une dissolution de la signification (connaissance) qui se détache de la chose signifiée.

Le grand philosophe Althusser perd le bon sens lors de son passage à l’acte criminel, tuant sa femme après un épisode d’angoisse aigue et de manie (L. Althusser « L’avenir dure longtemps », page 244).
Il raconte avoir voulu voler un sous-marin (Ibidem, page 340), exprimant ainsi une hémorragie de sens qui laisse libre court à un acte délirant arrimé à une signification absurde.
Les paroles ayant traversé son esprit lors de son passage à l’acte représentaient le degré zéro de la signification autrement dit des paroles qui tuent jaillissant d’un corps enflammé par le feu d’artifice de la manie.

Ce point de chute de la signification profite à l’emprise du corps pulsionnel et explique notamment les passages à l’acte violent provoqués par un regard ou le sentiment d’être observé chez un sujet persécuté.

En effet, les mots perdent leur contenu de signification, comme l’écrit Anhild Lauveng, dans son expérience de schizophrène : « C’était insensé de comprendre et indéfendable que d’attendre que je puisse comprendre… pour contrôler le chaos… quand les voix (hallucinées hurlaient), les automutilations avaient l’effet escompté (A. Lauveng « Demain, j’étais folle », pages 48 ,68s)…mes mots n’avaient pas beaucoup de sens,il restait l’acte… »

II Faire face aux troubles du comportement agressif et violent : Adapter son attitude

1. Répétition traumatique d’une agressivité ou d’une violence psychique et corporelle : un mécanisme fondamental de fonctionnement des troubles du comportement agressif ou violent

Il convient de définir la répétition : l’impasse insupportable à laquelle est confronté un sujet humain.

Ce retour sans cesse d’un noyau d’impossibilité ou impasse dans son discours, conduites agressives, actes impulsifs violents et situations de vie.

Cette compulsion ou automatisme de répétition est un retour compulsionnel à une scène d’agressivité ou de violence traumatique qui a laissé des traces indélébiles.

Le sujet revit à son insu des obstacles sans pouvoir les symboliser et reste prisonnier d’images ou de paroles impossibles, tels qu’un inceste, une maltraitance, un deuil non accompli, une pathologie grave (embolie pulmonaire, AVC, traumatisme crânien…)

Cette répétition traumatique fonctionne comme un scénario ou une conduite d’échec provoquant une agressivité ou une violence réactionnelles.

Le sujet met sans cesse sur la scène de sa vie des situations de déplaisir ou de plaisir douloureux en revivant l’événement traumatique à travers des cauchemars ou des crises d’angoisses post-traumatiques.

Cette forme de répétition est le corrélat d’une rencontre avec le réel de la mort qui n’a pu être représenté, ni retiré de la conscience par le mécanisme de l’oubli.

Ce retour incessant sous formes d’images, de rêves, de mises en acte agressif, violent ou auto-agressifs vise à réduire l’effraction traumatique.

Cette tentative vaine est sans cesse reconduite, le sentiment d’échec se perpétuant infiniment.

Cette répétition traumatique est la marque d’un retour à un point d’impuissance, d’immobilisme face à un vécu anéantissant.

Ce concept fondamental de la répétition a une valeur de mécanisme central dans le fonctionnement affectif du sujet humain et en l’occurrence dans la présence de sentiments d’agressivité et d’actes de violence.

Cette répétition de l’agressivité est repérable dans les mots clés, les attitudes de provocation, de menace qui reviennent sans cesse, les actes compulsifs, auto-destructeurs telles que les addictions ou les passages à l’acte récidivants.

La violence s’installe dans le couple de manière répétitive et se déroule selon des cycles décrits par Marie-France Hirigoyen (M.F. Hirigoyen « Femmes sous emprise », page 70).
Ces cycles infernaux de violence conjugale (tension de l’homme, agression verbale et physique, excuses / culpabilité, réconciliation) se déroulent telle une spirale réduisant la femme à un objet soumis à un danger traumatique.

La femme s’ inscrit alors dans une emprise de la violence conjugale, revivant et répétant une violence traumatique ; elle est aliénée à une dépendance ou identifiée à son agresseur.

La femme sous l’emprise d’un homme violent subit une effraction psychique qui ouvre la voie de la banalisation de la violence subie. Celle-ci fait dire à une femme déjà antérieurement maltraitée par ses parents : « Mon compagnon m’a rouée de coups, mais je l’ai mérité ». Ce danger de mort vécu dans sa prime enfance jusqu’à son adolescence n’a jamais été refoulé de sa conscience.

2. Contenir ses affects, penser, être contenant : vers un positionnement adapté et une maîtrise de ses contre-attitudes

Dans sa pratique d’accompagnement, il est important d’identifier et de distinguer les différentes formes de d’agressivité ou de violence.

Une méconnaissance de la problématique du sujet accompagné favorise l’émergence d’affects négatifs chez le professionnel de la relation d’aide.

La peur, autre nom de l’angoisse, provoque chez l’accompagnant des difficultés d’exercice de sa mission, une appréhension de la prise de service et une crainte de la répétition de scènes d’agressivité ou de violence.

En effet, la violence inscrite, notamment dans une symptomatologie de maltraitance, renvoie à l’accompagnant des affects de lassitude, d’effroi, de peur, d’impuissance et d’échec, du fait de sa dimension traumatique répétitive.

Les points d’incompréhension peuvent être divers, notamment la position de soumission à la violence dans un couple ou une famille maltraitante, la psychopathologie des personnes accueillies (opposition récurrente, trouble du sommeil, addictions, fuite, procrastination…).

La peur, autre nom de l’angoisse, peut saisir l’accompagnant redoutant de commencer son service en étant tout de suite débordé par l’agressivité incessante ou la violence imprévisible de sujets accompagnés.

Cette angoisse est de forte intensité dans les situations d’urgence ou de solitude, où le sentiment de responsabilité pèse plus lourd dans l’esprit de l’accompagnant.

Cette peur devient étouffante face aux risques de passage à l’acte suicidaire,meurtrier ou de fugue.

L’affect d’échec chez le professionnel de la relation d’aide peut s’installer face à des situations d’accompagnement complexes, mobilisant beaucoup d’énergie ou pouvant déboucher sur une rupture de contrat de séjour ou mesure d’accompagnement.

Cette peur et ce sentiment d’échec peuvent provoquer un affect de dévalorisation de soi, l’impression d’être meurtri et un repli qui amplifie l’incompréhension de l’agressivité, de la violence, ressenties comme extrêmement insupportable.

S’agissant du service d’accueil d’urgence et d’orientation, la pression subie par les accompagnants est à corréler à l’accueil de personnes en état de crise.

Le poids de la souffrance et de la crise d’angoisse de la personne accueillie en urgence impliquent la mise en place d’une action rapide et efficace (hébergement, entretiens) et une attention bienveillante pour faire baisser la tension brûlante qui l’envahit.

L’enjeu est de taille, car il s’agit d’aider une personne en détresse à sortir d’un excès de vide insupportable, tout en passant rapidement à une perception-conscience cohérente de son parcours de vie sociale.

L’accueil et l’accompagnement dans l’urgence suscite chez l’accompagnant traversé par l’angoisse le sentiment de ne pas avoir été efficace, de ne pas réussir rapidement à pacifier des sujets perturbés par un crise d’agitation, envahis par le désarroi.

La fonction de contenant affectif implique un positionnement asymétrique de l’accompagnant face à l’accompagné affecté d’agressivité ou de violence.

L’accompagnant utilise l’outil dialogue, offrant un cadre d’échange, face à un sujet saisi par le binôme « tout ou rien », « moi ou lui »

La fonction du dialogue vise à introduire des paroles apaisantes pour faire baisser l’intensité de la tension ou de la force pulsionnelle agissant la personne accompagnée.

Ecouter et décrypter les propos agressifs, pour permettre à la personne accompagnée de reprendre contact avec la réalité du cadre d’accueil, c’est faire fonction de passeur d’un état d’agitation à un principe de réalité extérieure.

Cette aide à l’abréaction des affects d’agressivité, de colère, de honte de vivre… est une composante essentielle de la fonction de contenant.

L’accompagnant ajuste les deux aspects de sa contenance, à savoir sa disponibilité ou sa présence rassurante et son rôle de tiers séparateur rappelant les règles de vie institutionnelle, garant du lien social.

Cette fonction de contenant ou limite est un dosage de dialogue apaisant et de rappel à l’ordre institutionnel protecteur et sécurisant.

Les techniques de dialogue et d’apaisement passent par l’écoute, le questionnement, la reformulation.
Le langage du corps est également mis en jeu : ton et voix calmes, position du corps et gestes assez détendus et rassurants.

L’accompagnant doit être attentif à ce que lui fait ressentir et penser l’agressivité ou la violence de la personne accompagnée.

Etre contenant, c’est ne pas renvoyer de l’agressivité ou de la violence, mais offrir en miroir calme et sérénité, en prenant conscience de ses affects négatifs (peur, impuissance…) face à une personne dont l’image du corps est troublée.

L’accompagnant contrôle son corps en maîtrisant l’éruption d’affects négatifs qui lui signalent son désir d’aller à contre-courant d’une agressivité déstabilisante ou d’une violence très menaçante.

Il utilise le dialogue comme un outil de compréhension progressive et surtout d’apaisement pour maintenir une alliance avec la personne agressive ou violente.

Cette alliance ouvre la voie à la négociation et à un compromis apaisant pour réserver une sortie de crise digne, car l’écrasement violent entretient le phénomène de répétition.

Cette légitimité implique d’écouter la plainte porteuse d’agressivité ou de violence pour empêcher la montée en intensité de l’agressivité ou l’aggravation de la crise d’agitation.

Progressivement, il convient de rappeler le cadre de vie pour rendre explicite les interdits et se positionner en tant que tiers garant de la loi institutionnelle.

Ce changement de position consiste à occuper la place d’un miroir montrant une image structurée face à une image d’un corps décomposée par l’agressivité et passer à une place de tiers rappelant la loi institutionnelle.

III. Analyse de ses attitudes professionnelles dans des situations vécues

1. Une grille d’analyse de l’agressivité et de la violence : sens / insensé

Cette grille peut s’articuler autour des axes de compréhension suivants :

Le sens à donner à un symptôme d’agressivité, c’est à dire la lecture qui sera opérée dans une situation vécue ;

Le contexte où s’écrit un fait agressif ou un acte violent qui permettra de serrer les signes avant-coureurs singuliers à chaque personne concernée par ces phénomènes ;

La problématique du sujet, à savoir ses difficultés de vie, sa pathologie, son comportement, son histoire, constitue le fil rouge de l’accompagnement ayant pour objectif de sécuriser et de pacifier un sujet ;

Les stratégies de contenance et d’apaisement doivent être élaborées pour chaque cas.

L’évolution de l’agressivité ou de la violence singulière affectant une personne implique des temps de réunion et d’échanges fréquents et réguliers, des transmissions d’informations ciblées et un projet d’accompagnement actualisé.

L’intérêt d’une grille d’analyse permet à l’accompagnant de lire et comprendre les phénomènes d’agressivité et de violence et de donner sens à sa pratique.

C’est un outil d’accompagnement qui permet de renforcer sa capacité à faire face aux troubles du comportement et à acquérir une maîtrise de soi en étant vigilant et calme.

Cette sérénité facilite la prévention de l’agressivité, le positionnement et la réactivité efficace.

2. Sanction n’est pas punition

Il convient d’établir une nuance subtile entre sanctionner et punir.

Punir consiste à infliger un châtiment ou une peine jugée correspondre à la gravité de l’acte commis.
La punition relève d’un jugement de morale restrictive qui procède par la contrainte pour solder une dette comportementale.

Sanctionner, c’est priver, pour rappeler à la personne agressive ou violente une limite dans l’espace-temps à ne plus franchir pour ne pas nuire ou détruire l’Autre.

La punition correspond à une sévère remontrance ou mise en garde ultime telle que pratiquée par un juge.
Le Directeur de l’établissement y a recours comme un moyen de signification de l’insupportable que l’institution ne peut tolérer.

La sanction majeure, réponse à des faits de violence grave, peut-être une exclusion temporaire ou définitive.
Cette sanction est le point de rupture d’équilibre de fonctionnement d’une institution ayant atteint ses limites de contenance.

La punition relève d’une stratégie d’éducation politique ou scolaire. La sanction s’inscrit dans une stratégie d’accompagnement évaluative et évolutive à double sens.

En effet, sanctionner un acte répréhensible c’est poser un jalon, « marquer le coup » en vue d’ouvrir la voie à une disparition des éléments négatifs constitutifs de l’acte de transgression.

La sanction a valeur de réparation, elle soulage la personne de sa culpabilité par le prix à payer et la relie à son sentiment de responsabilité.

La sanction ne peut se substituer à un appel à la justice lorsque la gravité du passage à l’acte violent l’exige.

3. Fonctions et obligations des professionnels en matière de signalement.

Les professionnels de la protection sociale ont pour éthique de bien accompagner et de bien traiter les personnes accompagnées.

Les professionnels de l’aide médico-sociale exercent une fonction symbolique qui les positionne en tant que tiers garant de la loi de protection de sujets vulnérables.

Un professionnel de la relation d’aide médico-sociale ou sociale confronté à des actes de maltraitance doit immédiatement en informer sa hiérarchie.

Le signalement administratif de la maltraitance des enfants est régi par la loi du 5 mars 2007 reformant la protection sociale des enfants.

Le signalement administratif de la maltraitance sur des personnes vulnérables est une obligation pour les Directeurs d’établissements, conformément à la circulaire du 30 avril 2002.

La violence d’un professionnel de la relation d’aide et d’accompagnement exige légalement un signalement.

CONCLUSION

L’agressivité et la violence sont deux symptômes distincts que nous avons mis en corrélation avec les affects désagréables et le corps pulsionnel des personnes accompagnées concernées.

Ces deux phénomènes s’inscrivent dans une dynamique de répétition à caractère traumatique, ainsi que dans des symptômes sévères, sources de grande souffrance.

Notre approche a pour objectifs essentiels de disposer d’un savoir pour comprendre des situations vécues et d’élaborer des stratégies de levée et de stabilisation de ces troubles du comportement récurrents dans le secteur médico-social.

Savoir entendre et bien traiter l’agressivité et la violence sont deux qualités professionnelles animées par une éthique d’accompagnement de qualité et une prévention de l’épuisement professionnel.

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