Angoisse, par Michel LEGOUINI, psychanalyste

SOMMAIRE

Introduction

I. L’angoisse : phénomène fondamental

L’angoisse, sentiment qui ne ment pas
Névrose d’angoisse
Le moi, lieu de l’angoisse
Névrose phobique : angoisse d’un objet phobique
Angoisse morale

II. L’angoisse dans les psychoses

III. L’angoisse dans l’autisme

IV. L’angoisse chez les sujets cérébro-lésés

VI. Accompagnement des personnes angoissées

Apaiser l’angoisse
Parler et libérer la parole : une éthique de l’accompagnement

Conclusion

Bibliographie

INTRODUCTION

La pratique des soins et de l’accompagnement dans les institutions sanitaires et médico-sociales enseigne que l’angoisse est un symptôme fondamental chez les personnes accompagnées.

Ce symptôme figure dans les tableaux cliniques des pathologies rencontrées dans le secteur médico-social et sanitaire, depuis la maison d’accueil spécialisée jusqu’à l’établissement et service d’aide par le travail.

L’angoisse, affect de déplaisir exceptionnellement énigmatique, ne se laisse pas saisir facilement.

Notre étude vise, dans un premier volet, à construire un savoir clinique sur l’affect d’angoisse en éclairant sa définition, sa structure, ses mécanismes de fonctionnement, ses manifestations phénoménologiques, les questions posées par le concept d’angoisse dans les catégories cliniques (névroses, psychoses, autisme) et les pathologies dites neurologiques (traumatisme crânien, polyhandicap, infirmité motrice cérébrale, maladie d’Alzheimer).

Dans un deuxième volet, nous dégagerons les axes d’accompagnement et de soins de sujets angoissés, ainsi que les outils d’accompagnement adaptés à une sédation de l’angoisse.

I. L’angoisse : sentiment qui ne ment pas

1. Qu’est ce que l’angoisse ?

L’angoisse est un pré-sentiment, un affect situé entre sensation et sentiment, ou un « état affect » de déplaisir ressenti dans le corps.

La clinique de l’angoisse confirme la certitude que cet affect se ressent, le sujet n’en doute pas et est certain d’être embarrassé dans son corps par une tension.

L’angoisse est un affect qui surgit du corps, il n’est arrimé à aucun mot, ni image, c’est un sentiment impossible à dire et à imaginer, qui apparait dénué de sens.

Le ressenti corporel ou somatique de l’angoisse se manifeste par des troubles, du plus gênant jusqu’au plus grave : trouble cardiaque (tachycardie, bradycardie), trouble respiratoire (dyspnée), accès de vertige, évanouissement (malaise vagal), tremblements, épisode de paralysie, zona, embolie pulmonaire, arrêt cardiaque, rupture d’anévrisme, etc.

Ces symptômes somatiques se substituent à un état d’angoisse ou d’attente d’un danger imminent non identifié, dont le prototype est l’angoisse traumatique de la naissance.

Cette tension somatique est une surexcitation ou énergie pulsionnelle subissant une dérivation ou une inhibition.

Le sujet humain ne peut satisfaire toutes ses pulsions ou forces de vie, du fait du refoulement dû aux exigences et aux interdits imposés par le lien social.

Dans cette logique, l’angoisse signale un danger pulsionnel ou des sensations corporelles déplaisantes face un danger inconnu qui fait dire « je ne sais pas ce qui m’angoisse » ou bien « tout m’angoisse ».

2. Le moi : véritable lieu du signal d’angoisse

L’angoisse est un symptôme fondamental signalé par le moi, image du corps du sujet.

En effet, le moi a cette fonction exclusive d’identifier l’angoisse à la présence d’une pulsion étrangement menaçante, une tension faisant effraction dans le corps.

Ce signal par le moi de l’angoisse et d’un danger interne imminent est suivi d’un sentiment d’inquiétante étrangeté : le sujet n’arrive pas à nommer ce qui lui fait peur et s’imagine que tout est sombre.

L’excès d’angoisse trouble le moi qui véhicule l’image d’un corps en souffrance et provoque un phénomène de dépersonnalisation.

Ce moment de dépersonnalisation montre un sujet qui ne se reconnaît pas, envahi par une sensation de vide confirmée par les dires « J’ai la tête vide, je sens le vide, je ne suis rien… mon esprit est déconnecté de mon corps… »

Troubles de la perception, des identifications et du jugement sont des signaux d’un moi qui veut se soustraire à sa vacillation face à un objet non identifié.

Ces troubles sont exprimés par des sujets angoissés qui perdent momentanément le sens de la réalité extérieure, deviennent impuissants et culpabilisent pour des faits insignifiants.

Le moi, siège de la conscience et surface du corps, est agi par des pulsions impossibles à maîtriser.

Instance de refoulement, le moi se sent menacé par la réactivation d’expériences de perte d’objets pulsionnels (sein, fèces, voix, regard) provoqués par des situations douloureuses.

Oublier et renoncer à des objets nécessaires au développement et à la maturation est source d’angoisse, mais cette angoisse est structurante pour l’enfant.

Il s’agit d’une angoisse de castration soumise à un refoulement, mais qui fait retour de façon compulsive en provoquant un sentiment d’inquiétante étrangeté.

En effet, les diverses opérations de sevrage (cordon ombilical, sein, fèces) sont des mutations traumatiques qui laissent des traces mnésiques susceptibles de répliques.

« Cette angoisse de castration est comme un fil qui perfore les étapes du développement. Elle oriente les relations qui sont antérieures à son apparition, sevrage, discipline anale etc… » .
Lacan J., Séminaire XI, « Les 4 quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse »,page 62

Cette compulsion de répétition d’un objet pulsionnel perdu engage le sujet vers un retour au même, à la situation originelle traumatique.

Ce scénario est illustré par la boulimie, les addictions, l’encoprésie ou la coprophagie qui peuvent affecter certains sujets accompagnés.

La compulsion de répétition déborde le moi, incapable de censurer la pulsion éruptive, un moi qui devient l’instrument du retour d’un noyau d’impossibilité.

Ce phénomène d’inquiétante étrangeté de l’automatisme de répétition explique les conduites à risques de certains sujets, comme chez ce jeune autiste décédé d’un syndrome de Mendelson (fausse route) dû à une polyphagie.
Une première intervention chirurgicale ayant décelé 50 objets dans l’abdomen ; une deuxième intervention ayant permis de désencombrer une bronche pulmonaire d’une capsule,n’a pas pu mettre un arrêt à cette répétition d’une pulsion orale dévorante.

Les pathologies mentales sévères montrent un moi dont la fonction de protection contre les dangers internes ne sont pas signalés par l’angoisse pourtant présente à d’autres moments du fonctionnement psychique d’un sujet.

Dans les névroses, le moi fabrique des symptômes pour empêcher l’irruption de l’angoisse.

Pour éviter les affres de l’angoisse, le moi a pour rempart les symptômes, sources de moindre souffrance.

Cette stratégie du moi consiste à opter pour un symptôme plutôt objectif, localisable dans le corps ou la psyché, tels un mal de dos ou une migraine procurant moins de déplaisir que l’affreuse certitude d’être angoissé.

II. L’angoisse névrotique

1. La Névrose d’angoisse

Le tableau clinique de cette névrose actuelle présente un symptôme d’anxiété dominant et des crises d’angoisse fréquentes.

L’anxiété, angoisse flottante permanente, signale une tension ou une excitation qui ne peut se décharger psychiquement et investit le corps du sujet.

L’attente anxieuse signale au sujet une menace indéterminée qui le pousse à penser à des événements catastrophiques imminents ou en cours tels qu’un accident touchant un proche, un licenciement professionnel à venir.
Les préoccupations à caractère hypocondriaque sont assez fréquentes, elles poussent des patients à ressentir de pseudo-symptômes, comme le sida, une maladie de la prostate, une pseudo-angine, etc.

Le corps du sujet est soumis, voire « bouffé » selon l’expression d’une patiente par des symptômes somatiques divers tels que dyspnée, accès asthmatiformes, hypersudation, fringale, diarrhées, envie impérieuse d’uriner, vertige locomoteur, paresthésies, arythmie transitoire, tachycardie, pseudo-angine de poitrine, réveil nocturne dans l’effroi. Freud S., « Névrose, Psychose et Perversion »,page 19

L’angoisse est donc une énergie ou excitation corporelle qui signale au moi des événements (symptômes suscités) qui se déroulent sans conflit psychique.

En effet, la névrose d’angoisse a pour mécanisme une angoisse signalant au moi une stase d’excitation de la pulsion génitale et un retour des pulsions partielles réprimées (orale, anale, visuelle).

Le corps, affecté par ces événements somatiques, embarrasse le sujet.

Cet embarras est celui d’un excès de tension ou surplus d’excitation corporelle, résidus d’un échec de la castration, laquelle consiste à séparer le sujet de la série des objets pulsionnels pour vivre un manque dans son corps.

Cet embarras pulsionnel du corps confirme que la fonction du moi-corps dite de « pare-excitations » est en panne. Cette panne laisse l’entrée libre à des intrusions de pulsions ou énergies, sortes d’électrons libres qui rendent l’angoisse énigmatique et provoquent des attaques d’angoisse nocturne avec hallucinations. Assoun P.L., « Angoisse »,page 54

Le moi est troublé dans ses fonctions de perception, de représentation, d’identification, de pare-excitations et d’image du corps par l’angoisse qui ne trompe pas sur la présence d’un objet pulsionnel.

C’est une sensation de dégoût, une voix intérieure ou un regard étrangement familier tel que celui de G. De Maupassant ne percevant plus son image dans le miroir. De Maupassant G., « Le horla »

2. Névrose phobique : angoisse d’un objet phobique

La névrose phobique est déclenchée corrélativement à un accès d’angoisse terrifiant, une première panique.

La phobie ou peur prend le relais de l’angoisse et dessine une limite figurée par un objet quelconque.

Cet objet phobique se substitue à l’angoisse, affect sans visage, ni nom.

Ainsi, Frédéric, enfant de 12 ans maltraité souffrait d’une claustrophobie.
Ce sujet avait construit son angoisse phobique après un accès anxieux survenu à l’âge de 5 ans. Cet accès avait été provoqué par l’absence de sa mère qui l’avait laissé seul à la maison pour rejoindre son amant.
Etouffant d’angoisse, Frédéric s’était jeté de la fenêtre de l’appartement situé au deuxième étage.

Sa claustrophobie a eu pour fonction de le protéger contre l’angoisse d’un laisser tomber par sa mère et aussi par son père, qu’il n’avait jamais connu.

Cette vignette clinique met en relief la production, par l’angoisse, d’une phobie.

La phobie est un dérivé ou résidu de l’angoisse qui offre au sujet une limite à l’affreuse angoisse de quelque chose d’innommable.

Il suffit d’éviter des espaces clos, un animal, un semblable, une activité, pour relâcher l’étau de l’angoisse.

La phobie ou l’angoisse phobique peut être considérée comme une sorte de régulateur ou bouton permettant de mettre « à feux doux » la flamme de l’angoisse de castration.

Rappelons que l’angoisse a une dimension productive, elle propulse le moi à construire des symptômes névrotiques pour se défendre et rétablir ses multiples fonctions.

La phobie est un objet identifié, tigre en papier qui offre au sujet la possibilité de projeter sa peur, condensé d’angoisse. Lacan J., Séminaire inédit « Réel,Imaginaire,Symbolique ».

Ce passage salutaire de l’angoisse au symptôme de phobie est une moindre souffrance pour ce patient qui affirme « avoir peur de ne pas avoir peur » autrement dit avoir peur d’être angoissé.

Ce sujet a réussi à fixer le pire de l’angoisse dans une variété d’objets phobiques : araignée, métro, rue…

Sa peur de sortir et d’être enfermé à l’extérieur après avoir perdu les clefs de son domicile lui fait ressentir un sentiment de dépersonnalisation qu’il étaye par le risque de se retrouver à l’extérieur sans carte d’identité, sans moyen de paiement et de communication.

Il convient de rappeler qu’il s’agit d’une angoisse phobique écrite dans l’échafaudage d’un symptôme qui se résume, pour ce sujet, à être perdu à l’extérieur devenu pour lui prison.

La phobie, création ex-nihilo d’un objet effrayant est une issue qui permet de tracer une frontière artificielle à l’angoisse sans visage et sans nom.

Cette production d’un objet absurde est à corréler à une fonction imaginaire et de discernement du moi perturbé, notamment dans les phobies sévères.

La phobie d’impulsion de Carla est un symptôme qui a pour fonction de l’alléger de son angoisse
indicible.

Sa crainte de voir sa fille tomber à travers la fenêtre ou de provoquer sa mort dans un accident de voiture revient durant plusieurs séances ; cette élaboration de sa phobie d’impulsion lui permet de border et de donner une image à son angoisse recyclée en une peur de commettre l’irréparable.

La phobie de Carla a été levée après un long parcours thérapeutique lorsqu’il pu décrypter l’aspect
étrangement futile de l’objet de sa phobie et sa valeur utilitaire pour parer à une angoisse dévorante.

3. L’angoisse morale

Le moi signale une angoisse de conscience qui pointe des menaces face à des interdits à ne pas franchir.

Le moi du sujet est saisi par une angoisse de conscience qui se manifeste par la censure, celle-ci surgit dans les rêves et se manifeste notamment par des terreurs nocturnes (« pavor nocturnus »).

Le sujet se réveille effrayé, comme dans un cauchemar, rappelé à l’ordre par sa conscience face à un risque de transgression.

Cette angoisse morale se manifeste sous formes d’auto-reproches, de remords et d’auto-punition.

Elle est décrétée par un surmoi interdicteur, cette autre partie du moi, instance judiciaire de notre psychisme.

Le surmoi peut se détacher, en particulier dans les situations cliniques de délire de persécution et observer, juger sévèrement et menacer le moi.

A titre d’exemple clinique, un patient était submergé par une angoisse de conscience morale professionnelle, croyant dur comme fer avoir commis une faute professionnelle, qui s’était en réalité avérée une erreur sans incidence particulière.

Ce sujet corrobore le fait que le surmoi, voix de la conscience morale contenant aussi la fonction d’idéal du moi traite le moi avec sévérité, voire avec cruauté.

L’angoisse morale du moi devant le surmoi, autorité de contrôle et de tutelle peut-être source de grande souffrance.

Cette angoisse morale réactive un affect de culpabilité chez le sujet humain traversé par un désir de transgression, qualifié communément de « péché originel ».

Ce type d’angoisse revêt une dimension sociale du fait des exigences impératives de rentabilité et de la logique d’évaluation professionnelle qui prévaut à l’heure actuelle.

III. L’angoisse dans les psychoses

Dans le champ des psychoses, l’angoisse met le sujet devant un vide de sens.

Il s’agit d’un mécanisme de forclusion ou rejet radical du sens commun articulé par le langage.

L’angoisse psychotique surgit face à des phénomènes énigmatiques, tels que les hallucinations, le délire de persécution et les automatismes mentaux.

Le sujet est sévèrement troublé dans son identité, notamment dans les délires à caractère mystique ou projetant de devenir la femme de dieu, comme dans le cas princeps du Président Schreber. Schreber D.P., « Mémoires d’un névropathe »,page 115

L’angoisse psychotique surgit face à l’insensé des voix hallucinées que le sujet trouve absurdes : « tu vas faire le tour du monde, tu es là »,ou déroutantes en commentant ses gestes au passé : « Il a tourné la tête », alors qu’il est en train de le faire.

Certains sujets sont soumis à des injonctions telles que « Expliquer des mots sonores qu’avec des voyelles » « Inventer une langue ou novlangue », tâche ardue et hors lien social.

Les automatismes mentaux dépersonnalisant sont vécus avec une angoisse sévère, le sujet a l’impression de ne pas avoir d’intimité : « Mes pensées sont à l’extérieur » disait ce patient.

Etrange phénomène de pensées imposées, le sujet, dépossédé de sa volonté, devient un objet manipulé par une voix hallucinée, des pensées imposées ou un dieu malveillant.

Cette angoisse retentit dans le corps et signale la survenue d’événements tels que l’hypocondrie, le syndrome de Cotard ou négation d’organes, le regard plafonnant, la catatonnie.

Cette angoisse psychotique est un affect de certitude d’un corps qui souffre d’une emprise pulsionnelle.

Le grand philosophe Althusser perd le bon sens après un épisode d’angoisse et de manie qui le conduit à tuer sa femme. Althusser L., « L’avenir durera longtemps », page 244

Cet insensé des passages à l’acte dans les psychoses fait suite à une angoisse terrifiante qui plonge le sujet dans un vide chaotique.

Anhild Lauveng nous éclaire sur le ressort de cette angoisse psychotique en affirmant que « C’était insensé de comprendre et indéfendable d’attendre que je puisse comprendre pour contrôler le chaos quand les voix hurlaient, les automutilations avaient l’effet escompté, mes mots n’avaient pas beaucoup de sens, il restait l’acte… » Lauveng A., « Demain, j’étais folle »,page 48

Un patient avait l’angoisse de sortir, car il avait l’impression qu’un événement grave lui tomberait dessus à l’extérieur, son corps était alourdi par des hallucinations visuelles de batteries qui lui donnait l’impression d’avoir un corps très lourd.

Il convient de mettre l’accent sur ces moments de règne des pulsions faisant voler en éclats un corps, phénomène clinique signalé par une angoisse de morcellement et d’anéantissement.

En effet, le sujet qui n’a pas réussi à construire une image du corps redoute ces moments de disparition de son image corporelle. Ce phénomène est illustré par « le Horla » de G. De Maupassant ou le symptôme d’élation de telle patiente convaincue pendant un laps de temps que la taille de son bras s’était allongée de plusieurs mètres.

Cette angoisse de dissolution de l’image du corps renvoie à une absence d’image anticipant imaginairement la forme totale de son corps.

L’absence d’image enveloppant le corps, non confirmée par une nomination pour faire limite entre le sujet et l’extérieur rend aléatoire une identité particulière.

Cette image du miroir fragmentaire est le moi d’un sujet sans identité consolidée.

Lors de la traversée du stade du miroir, le sujet n’a pas pu se reconnaître dans son image et il n’a pas été aidé ensuite par un tiers symbolique pendant la période oedipienne.

Ce tiers médiateur et pacificateur, c’est le rôle de la fonction paternelle qui opère une séparation en substituant au désir d’être dépendant du désir de la mère, un désir d’être soi même.

Le développement de l’enfant s’effectue dans une relation de dépendance totale, un corps à corps fusionnel progressivement dissolu par des opérations de frustration, de privation et de séparation qui sont sources d’angoisse de castration.

La fonction paternelle introduit un intervalle symbolique entre l’enfant et la mère, autrement dit un manque à être un objet de désir complétant l’Autre maternel.

Cette métaphore paternelle, répartition de places à occuper permet d’habiter son corps en l’enveloppant avec une image mentale inconsciente.

Le rapport incompatible entre le corps et le mental chez le sujet structuré par la psychose est vecteur d’une angoisse ravageante.

En effet, l’absence d’un manque de l’Autre fait retour sous forme d’un vide engloutissant.

L’angoisse psychotique surgit lorsqu’un personnage intime faisant fonction de béquille vient à manquer.

Cette perte d’appui constitué par un proche,un enfant,un ami intime ou un employeur provoque un accès d’angoisse signal annonciateur d’une décompensation psychotique ou d’un déclenchement de psychose.

IV. L’angoisse dans l’autisme

L’autisme est un repliement sur son monde intérieur d’un sujet qui refuse le contact, notamment physique, avec le monde extérieur. Ceci est rendu explicite par le témoignage de Donna Williams « Si on me touche, je n’existe plus ».

Ce repli, symptôme dominant dans la dépression, est un repli résultant d’une angoisse sévère dans l’autisme.

La clinique de l’autisme rend manifeste ce repliement angoissant, comme le corrélat d’un ratage radical de la mise en place de l’image du corps.

Ce ratage de la constitution d’un moi – image du corps plonge le sujet autiste dans une angoisse persécutive.

Le sujet autiste sans moi-corps, angoissé par un extérieur vécu comme intrusif ne tolère aucun apport nouveau ou changement dans sa vie ritualisée.

Ce retrait a été qualifié « d’angoisse de la cachette » par Joseph Schovanec, autiste Asperger, qui argumente en disant que « Les cachettes ou lieu de refuge apportent un moment de calme sensoriel. Je suis assez frappé que l’on considère le fait d’enfermer un enfant dans un placard comme une punition, pour moi, c’est un moment de bonheur ». Schovannec J, « Je suis à l’est », page 46

L’intolérance au changement et l’angoisse de séparation, avec la nécessité de maintenir un cadre de vie immuable est un symptôme majeur.

Le moindre changement dans le cadre de vie provoque une angoisse étouffante comme le décrit J. Schovannec, « Si on vous dit que le cours s’arrête à 10 heures, le fait que le professeur parle encore 2 minutes crée une angoisse prodigieuse ». Schovannec J, Ib,page 47

Le sujet séparé de son corps, faute d’image enveloppante vit plus dans ses objets que dans son corps. Williams D., « Si on me touche, je n’existe plus », page 225.

Ce fait clinique fait dire à Grandin Temple qu’elle a besoin d’être une vache et non une personne déguisée en vache, autrement dit que sa pensée est visuelle, mécanisme mental incompréhensible pour le sujet aliéné à la parole.

En effet, le sujet autiste est un être de langage, mais sa capacité de penser avec des images qui se figent dans sa mémoire provoque une intolérance majeure au changement de cadre de vie, d’objets ou de personnes.

En Institut Médico-Educatif ou en Maison d’Accueil spécialisée, les sorties en week-end, les changements de salle, les nouveaux professionnels, voire les postures de certains accompagnants sont des moments d’accès d’angoisse, énergie que le sujet décharge sous forme de violence physique ou d’automutilations.

Le sujet n’a pas accès à un discours qui lui permettrait de dialectiser avec des pensées verbales la rencontre avec une nouveauté.

Les stéréotypies et l’écholalie sont autant de moyens de tenter de combler le vide, nommé « trou noir de la psyché » par F. Tustin.

Ce vide de sens d’un sujet hors discours rend explicite les crises d’angoisse insupportables que le sujet tente de juguler en ayant recours à un symptôme d’isolement, de polyphagie, d’automutilation ou d’insomnie.

L’anxiété est associée à un trouble du sommeil qui submerge le sujet de terreurs nocturnes.

Donna Williams évoque ses accès de somnambulisme et ses réveils nocturnes pour « se cacher de quelque chose que son esprit endormi avait vu ». Williams D., Ib., page 80.

L’incertitude du lendemain angoisse le sujet dans le repli autistique en le figeant dans une attente anxieuse.

V. L’angoisse chez les sujets cérébro-lésés

L’angoisse est l’affect fondamental causé par la rencontre traumatique à l’origine de toute névrose.

Cet affect surgit face à une situation d’extrême danger qui provoque une effraction sous forme d’excès d’excitation.

Le dernier développement de la théorie de l’angoisse de S. Freud fonde la thèse qu’au début d’une névrose, une angoisse traumatique est là. Freud S. « Inhibition, symptôme, angoisse », page 95

Un choc ou commotion physique engendre également une angoisse traumatique et un tableau clinique régi par une compulsion à répéter un sentiment de déplaisir.

Le traumatisme crânien accidentel provoquant une lésion cérébrale présente un tableau assez similaire à celui de la névrose d’angoisse.

Les symptômes dominants sont une angoisse traumatique qui se manifeste par des accès majeurs.

Ces épisodes de crises d’angoisse traumatique sont associés à des troubles du comportement (agressivité, délire de persécution), somatiques (perte de poids, symptôme de déglutition, hypersudation…), des terreurs nocturnes…

Le sujet répète compulsivement son trauma, avec un retour constant à un même discours et un comportement identique souvent violent.

Contraint de répéter, notamment les mêmes cauchemars, cette personne accompagnée en Maison d’Accueil Spécialisée évoque le vide ressenti.

L’échec du refoulement va de pair avec un trouble mnésique antérograde majeur chez ce sujet.

Les troubles du comportement chroniques sont une tentative vaine de réduction de l’effraction pulsionnelle traumatique.

Ce sujet est impuissant à effacer cette tension qui le ramène sans cesse à ce moment de mort imminente vécue lors d’un accident de la route.

L’angoisse prégnante du sujet qui a été l’objet d’un trauma crânien signale un impossible à affronter, la signature d’un état de coma et de mort imminente.

Cette angoisse est suspendue à une compulsion de répétition d’un trauma qui n’a pas pu être abréagi.

Le sujet affecté de polyhandicap a un corps parlant et un organisme qui souffrent des séquelles d’une lésion cérébrale.

Son mode d’appréhension de l’environnement a pour mécanisme une représentation pictogrammique ; l’image mentale de son corps et son schéma corporel non pas été construits.

Cette position subjective éclaire son mode de dépendance totale à un accompagnant qui prête son moi-corps et sa conscience morale professionnelle.

Le sujet polyhandicapé souffre d’une angoisse, énergie qui n’a pas été utilisée à libérer le fonctionnement de ses pulsions corporelles partielles (oralité, analité, visualité).

Il convient de rappeler que l’angoisse est libérée par la mise en action des fonctions du moi (alimentation, parole, hygiène, déplacement) du sujet humain.

Cette non division subjective du sujet polyhandicapé sécrète une angoisse sévère marquée par des symptômes somatiques récurrents et une immunité extrêmement déficitaire.

Le sujet polyhandicapé, objet de soins corporels intenses et constants, est vécu avec angoisse par certains professionnels comme un nourrisson interminable à protéger de son angoisse d’isolement et d’anéantissement.

Aurore, jeune fille affectée du syndrome de Rett, tétraplégique, dépendante dans la réalisation de tous ses besoins fondamentaux se défendait contre son angoisse persécutive en s’automutilant, les yeux livides, en montrant un regard vide qui donnait une sensation de mort imminente.

Son angoisse se diffusait dans le corps soignant, mobilisé sans limites par un travail de sédation d’une angoisse massive.


VI. Accompagner des sujets angoissés

1. Apaiser l’angoisse

Cet axe de soin et d’accompagnement vise à obtenir une sédation du symptôme d’angoisse.

L’objectif est ambitieux, car l’accompagnant doit faire face à un affect d’angoisse qui peut faire dire qu’une pathologie mentale ou neuro-mentale est en tant que telle une angoisse.

Le sujet humain souffre de l’angoisse d’exister, empêché, lésé par une pathologie chronique invalidante, voire « enfermé dans une prison » pour reprendre les propos d’une personne âgée affectée de la maladie d’Alzheimer.

Le sujet souffre de ne pas savoir ce que son angoisse aliénante et partenaire intarissable veut lui dire, en dévorant son corps et en le destituant de son discernement.

Cette angoisse n’est pas un véritable symptôme recelant un message significatif mais elle a une fonction de signal d’un danger interne innommable.

L’angoisse devenue insupportable se manifeste par des symptômes qui prennent sens et attendent une réponse thérapeutique.

Contextualiser les accès d’angoisse peut aider à accueillir moins douloureusement la menace de surgissement de l’angoisse en étant attentif à certains éléments déclencheurs dans le cadre institutionnel.

Les rythmes de la vie institutionnelle (soins, repas, couchers, départs en week- end, changements d’équipe) ou une nouvelle admission dans l’institution sont souvent accompagnés d’un accès d’anxiété qui exige parfois une longue période d’adaptation.

Les moments d’agitation, d’agressivité et de passage à l’acte doivent retenir l’attention de l’accompagnant, car ils constituent un vecteur de décharge de l’angoisse.

Ce mécanisme est remarquablement illustré par la romancière Christine Angot qui évoque ses actes violents pour se libérer de ses crises d’angoisse. Angot C., Inceste. Page 113

L’angoisse débordante se déverse notamment en manifestations psychopathologiques sus-cités mais également en phobies, ce dérivé pulsionnel de l’angoisse qui prend la forme et le nom de n’importe quel objet.

L’angoisse peut laisser la place à une hallucination auditive ou verbale.
Il s’agit alors d’un moment de recul de l’angoisse auquel s’est substitué, dans le cas d’un patient, l’apparition de l’image hallucinée d’une femme menaçante qu’il a réussi à apprivoiser progressivement sans être débordé.

Désangoisser peut viser à traiter des symptômes tels qu’une une phobie, en aidant le sujet à vaincre sa peur, ou une trichotillomanie en utilisant des outils psycho-corporels (salle Snoezelen, hydrothérapie, musicothérapie…).

Les stratégies de traitement de l’angoisse visent un apaisement de surcroît de l’angoisse .
Dans cette logique clinique,traiter une insomnie c’est réduire l’intensité de la peur ,autre nom de l’angoisse

2. Parler et permettre de dire: une éthique de l’accompagnement

Dans sa pratique de soins et d’accompagnement, il importe de prendre en considération la portée clinique de l’angoisse.

L’angoisse nécessite d’être inscrite dans la problématique du sujet accompagné pour en saisir les manifestations singulières.

L’outil dialogue doit être privilégié dans le traitement de l’angoisse pour assurer une fonction de contenant ou pare-excitations, face à un sujet aux prises avec cet excès d’excitation ou énergie d’angoisse.

Cette aide à l’abréaction de l’angoisse est une composante essentielle de la fonction de contenant.

L’accompagnant utilise la fonction de la parole pour que le sujet puisse sortir d’un moment de dépersonnalisation ou d’inquiétante étrangeté qui lui fait dire « je suis hors de moi » ou « j’ai l’impression d’être devenu quelqu’un d’autre ».

Aider à parler est un acte de pacification d’un sujet renouant un contact avec la réalité extérieure.

La fonction thérapeutique du dialogue consiste à introduire des paroles soignantes pour réduire l’intensité de la tension agissante et permettre à un sujet de remobiliser sa conscience et sa vigilance.

3. Analyser sa pratique pour traiter l’angoisse

La peur face à l’angoisse de la personne accompagnée peut provoquer chez l’accompagnant des difficultés d’exercice de sa mission et un déplaisir au travail.

Le sentiment d’échec, la lassitude , révèlent souvent un positionnement inadéquat.

L’accompagnant contaminé par un affect énigmatique et à forte valeur pulsionnelle ajoutée peut perdre certains de ses moyens.

L’analyse de sa pratique permet d’occuper une position asymétrique en étant réceptif à un sujet dont l’image a volé en éclats, n’ayant pu s’appuyer sur des propos qui lui auraient rappelé son identité.

A cette place, l’accompagnant ajuste deux leviers de sa contenance ,à savoir :
D’une part, sa disponibilité ou sa présence, en offrant un moi auxiliaire qui va réceptionner impressions et paroles ;
D’autre part, un miroir calme et serein qui renvoie au patient angoissé une image apaisante, qui questionne, reformule en se montrant soucieux, avide de comprendre sa subjectivité.

CONCLUSION

L’angoisse est un phénomène universel , élément constitutif des diverses structures cliniques.

Cet affect central signale la présence d’un danger pulsionnel localisé dans le corps.

Le sujet est troublé par cet affect de déplaisir dans son corps ou mieux encore dans ses organes hors miroir ; éprouvant une sensation toxique aigüe qui peut faire le lit de l’hypocondrie.

Cette angoisse signale un creux ou vide que le sujet va tenter d’apaiser avec n’importe quel symptôme tels que la boulimie,la trichotillomanie,l’agressivité,la violence,l’auto-mutilation…

Désangoisser, c’est apaiser la personne accompagnée en misant sur le pouvoir thérapeutique de la parole apaisante et contenante.

Se désangoisser, c’est pour le professionnel canaliser l’angoisse pour n’en être pas submergé (15)en se positionnant comme un sujet parlant faisant fonction d’un contenant- pare-excitations et vecteur d’une parole soignante.

15 Lacan «Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse»,page 41

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