LES DESARROIS DE LA GOUVERNANCE MODERNE

« Rien n’est plus comme avant, il n’y a plus de patron ! », c’est ainsi qu’un homme résumait son désarroi, lui qui en devenant dirigeant s’inscrivait dans un projet familial en appui sur la fonction paternelle.

Convoqué à la place de directeur par ses responsables et ne mesurant pas l’écart entre ces deux termes, patron- directeur, les difficultés professionnelles puis bientôt subjectives ne tardèrent pas à se présenter.

Les nuits sans fin durant lesquelles des idées s’imposaient à lui, allant jusqu’à le « torturer », la « boule à l’estomac » ne le laissant en paix qu’au début des congés et revenant dés qu’il évoquait son travail, une tendance à l’intempérance qui s’accentuait et le « petit joint » pour se détendre.

Cette période de sa vie s’achèvera par une demande de sa part d’être licencié à un âge ou de nos jours cela relève parfois de l’imprudence, dans un monde devenu celui de l’obsolescence programmée des professionnels.

Cette demande sera accueillie par une « froideur » administrative qu’il justifiera lui même par ses absences pour cause de maladies ou ses accidents à répétition en voiture. Patissant des effets du déclin de la fonction paternelle, seul à porter la faute, il devient un objet-déchet prêt à se détruire dans la solitude du responsable.

Cette demande fût pour lui motivée par un « égarement » momentané.
Depuis déjà quelques semaines il rêvait et, sentait dans son sommeil ératique le « bouillonnement » de son corps, comme « pris de fièvre ».

Ce rêve à répétition voilà le fait où tout aurait pu basculer pour lui ou il aurait pu y « laisser sa peau » et cela n’est pas de la métaphore.

Le rêve c’est celui où chaque nuit se présente le DRH dont le nom lui restera imprononçable, il va le voir à son bureau avec un bidon d’essence à la main, l’asperge et lui met le feu.

Un matin pas comme un autre, il va partir au travail avec cette boule caractéristique de l’angoisse. Pas comme un autre car, c’est le jour où il doit parler résultats, chiffres, statistiques, objectifs, projets, il sait que de toute façon il y aura à redire car « c’est toujours comme ça dans ce monde administratif ». Alors le cauchemar le rattrape, il va à son atelier, son épouse le voit faire et l’arrête, « tu vas à la chasse ce matin ? » lui dit-elle.

Il ira voir un psychiatre qui diagnostiquera une dépression et lui administrera un traitement, faisant silence sur cet épisode de peur d’être pris pour un « fou dangereux». Bonne pâte, il prend ce traitement, s’arrête quelques jours et prend sa décision.

Le licenciement le soulage et n’a plus besoin d’anti-dépresseur, il s’interroge sur ce qui lui est arrivé, lui qui est toujours prêt à rendre service, d’ailleurs n’est-ce pas ainsi qu’il a toujours guidé son bateau professionnel, « être patron, c’est un peu comme être père » dira-t-il avec nostalgie, parlant d’un art de la gouvernance comme réponse à la fragilité qu’il entend chez les humains.

De sa place et à cette époque, il ne pouvait entendre que ce DRH est lui aussi un être souffrant par le silence qu’il s’impose et, que cet élan meutrier du rêve n’est pas le signe d’une différence mais du semblable, d’un double imaginaire de lui même et ou tuer l’autre ou soi même est du pareil au même.

Quant est-il dans les champs du sanitaire et du médico-social ?

En tant que consultant, clinicien et ex-cadre de ce secteur, ma pratique est faite de cette écoute où les détails prennent des reliefs particuliers.

Il est devenu évident de parler de la souffrance des soignants, souffrance qui semble aller de soi et qui pourtant n’a rien d’inéluctable.

Les cadres sont souvent forclos de cette préoccupation qui pourtant les affecte chaque jours un peu plus. Les stratégies personnelles comme de changer régulièrement de poste, l’isolement volontaire, subi ou imposé, les fuites, les fugues voir parfois les passages à l’acte, les arrêts maladies sont de moins en mois faciles à masquer ou à ignorer.

La gouvernance moderne appuie sa logique sur les outils caractéristiques du monde post-moderne importés d’un monde Autre, le chiffrage et la technologie.

Le chiffrage via la statistique et le rasoir qui est le sien infiltre chaque prise de décision, les pourcentage de risques, les normes, la normalisation, la budgetisation, les ratios etc. Un monde de chiffres qui parle seul et impose sa férule à celui qui sait que les êtres humains ne se comptent qu’au un par un.

La technologie qui ne laisse personne en paix car elle s’invite à tous les niveaux, ne propose rien pour remplacer le lien social nécessaire au fonctionnement des structures de soins et d’accompagnement.

S’invitant partout, elle abrase les limites entre privé et professionnel, elle efface la parole. Elle produit le silence à l’ombre duquel prospère la pulsion de mort qui s’immisce dans les fantasmes, les rêveries parfois éveillées, les conflits et la répétition, les symptômes, les maladies dites « professionnelles » etc.

Le chiffrage et la technologie sont comme deux sœurs siamoises inséparables et inamandables, ils constituent le tranchant de la cisaille moderne qui décapite ou mutile les responsables : « ëtre un fusible », « couper des têtes », autant d’expressions bien connues qui réduisent le corps à être un objet mais aussi comme le lieu d’inscription d’une jouissance acéphale chez celui qui s’exerce à cet art de la gouvernance.

Aucun retour en arrière n’est envisageable, c’est ce qui provoque un certain désarroi, une désillusion. Ce qui se présentait comme un progrès se révèle être un poison mortel qui ne trouve pas son antidote mais qui bien au contraire contamine tout ce(eux) qui l’approche.

Si l’on n’est pas plus fort que le poison alors il convient de savoir vivre avec et de savoir le tenir en respect, chacun est dès lors convié à inventer sa solution.

Travailler à plusieurs en groupes de parole, consulter en individuel et ce, en fonction des sensibilités de chacun, tel est le choix que peut proposer l’IFAPSMS dans le cadre de ses activités afin d’aider ceux qui le souhaite à soutenir cette place impossible et donc périlleuse.

Patrik Gautran, Psychanalyste