L'angoisse, par Patrick GAUTRAN

Prise en charge et accompagnement des personnes angoissées

Ce que nous apprend la clinique c’est que l’affect central qui se développe en institution est à
référer à la question centrale de l’angoisse.

Nul hasard si les anxiolytiques sont les traitements les plus prescrits (35% des prescriptions).
Leurs actions sont si diverses qu’elles vont du traitement des douleurs en passant par les protocoles pré­
opératoires et post-opératoires dans le traitement des affections cardio-vasculaire et l’ensemble des
symptômes d’origine psychogène.

Les établissements sociaux et médico-sociaux n’échappent à cette règle, bien au contraire, cet
affect y est même majoré du fait de la présence des usagers et de leurs troubles.

Il s’agira donc, durant cette formation, dans un premier temps, d’acquérir des repères théoriques
qui permettent de cerner cette question centrale en fonction des publics accueillis et dans un second temps, d’élaborer un savoir travailler avec cette question pour qu’elle devienne, non plus une source de
dysfonctionnement, mais un objet de travail.

L’angoisse comme phénomène fondamental
La phénoménologie et les manifestations de l’angoisse.
 Les phénomènes de corps :
Par ce terme, nous désignons en clinique l’ensemble des manifestations qui retentissent dans le
corps des personnes et qui font appels à une réflexion qui outrepasse les conceptions médicales classiques et actuelles.

Les phénomènes de corps furent initialement repérés dans le registre des « psychopathologies ».
C’est à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle, par l’entremise de la psychiatrie traditionnelle,
que ces phénomènes vont être identifiés sur le constat d’une absence d’origine organique et/ou somatique.
C’est l’époque dite aujourd’hui des « grandes hystéries » où les phénomènes présentés impressionnent les
médecins qui en sont les témoins : paralysie de membres, douleurs, crises épiléptoïdes etc.

Si la sexualité avait toujours été incriminée comme pouvant être à l’origine de désordres
psychiques, on doit à Freud une subversion de cette logique, ce n’est pas la sexualité seule qui est en cause
mais son traitement par les discours. On lui doit, le concept de conversion hystérique comme pouvant
rendre compte de ces manifestations.

La sexualité est à l’origine des conversions hystériques mais, par l’entremise des mécanismes de
refoulement qui sont renforcés par les discours de ce siècle « Victorien ».

Si, la sexualité interroge le sujet quant à ce qu’elle est, très vite, Freud démontre que les
conversions dans le corps sont une tentative de répondre à cette énigme et d’en dire quelque chose. Ce sera le versant signifiant qui sera là accentué pendant des décennies par ses successeurs.

Il est toutefois une autre composante de ces conversions que Freud va mettre à jour et qu’il
nommera les pulsions. Celles-ci rendent compte de l’insistance et de la persistance de ces phénomènes et
ce malgré les thérapeutiques. Ces pulsions, définies comme des forces permanentes, investissent le corps
du sujet et exigent de trouver à se satisfaire par tous les moyens possibles, la sexualité faisant partie des
moyens qu’elles utilisent. De ce point de vue, Freud ne limitera jamais la « liste des pulsions » : à l’un de
ses élèves qui lui demandait s’il acceptait l’idée d’une pulsion épistémique (celle qui pousse à la
connaissance), il rétorquera qu’il n’a pas de raison de le réfuter. Derrière cette réponse se cache en fait un
point de sa théorie des pulsions qui peuvent changer d’objet, de visée, comme dans l’art, par exemple.
Il faudra attendre plusieurs décennies pour saisir les articulations de cette théorie et en percevoir
toute la portée. En effet, si les pulsions investissent le champ de la sexualité, leur siège se situe dans le
corps et toute conversion somatique est aussi leur expression.

Les pulsions deviennent alors ipso facto, la force qui se loge dans les phénomènes de corps, c’est
le versant dynamique.

La pratique va enseigner que malgré la révélation au sujet du versant signifiant des conversions,
celles-ci ne cèdent pas pour autant, quelque chose échappe à la signification.

Le phénomène de corps va donc devenir un savoir-faire avec la pulsion, un savoir- faire
problématique, mais de moindre mal au sens où sans lui, le sujet serait tout entier livré aux pulsions sans
pouvoir y donner sens.

Des auteurs s’occupant d’enfants, comme Mélanie KLEIN vont se saisir de ces conséquences pour
travailler ce point : que vit l’enfant avant la rencontre avec l’énigme sexuelle, alors que le bébé n’a à faire
qu’au registre pulsionnel ?

La réponse : L’angoisse.

De son coté, en rendant hommage à l’apport de M. Klein, J. Lacan va reprendre les écrits de Freud
pour les porter à leur incandescence.

Dans le séminaire X intitulé « L’angoisse », une relecture de l’article de Freud « Inhibition,
Symptôme et Angoisse » met en avant la dimension fondamentale de cet affect considéré comme central.
L’état natif du sujet est un état anxieux et anxiogène, l’angoisse provoque le refoulement, le
refoulement provoque le symptôme ou les phénomènes de corps.

Comprendre ce qui se passe dès les débuts de l’existence de l’homme permet de mieux saisir les
incidences de cet affect sur et dans le corps.

 Les pathologies somatiques
Nombre de pathologies somatiques sont aujourd’hui communément admises comme se
développant sur le terreau de l’angoisse. En effet, les problèmes gastro-oesophagiens ont depuis longtemps étés repérés comme l’une des conséquences possibles de cet affect.

Aujourd’hui, depuis le recours aux anxiolytiques, leur usage vient signer la force et l’insistance de
cet affect et de ses conséquences inattendues, toujours plus surprenantes.

L’angoisse joue un rôle dans nombres d’affections cardio-vasculaires (hypertension, tachycardie),
gynécologiques ou dermatologiques, neurologiques, rhumatologiques, ainsi que dans les addictions.
Loin d’y voir là une explication univoque, l’ensemble des professionnels de la santé s’accorde à
penser que nombre de sujet de ces pathologies bénéficient grandement d’un accompagnement quant à cet affect, ce qui se traduit souvent par une prescription dont tous les cliniciens savent qu’elle la régule mais ne la supprime pas pour autant.

Mais surtout, les pathologies somatiques ont cet effet particulier de majorer cet affect qui à son
tour, va possiblement aggraver la pathologie, entraver le rétablissement, voire provoquer des récidives,
démontrant à quel point elle est chevillée au corps.

Cela traduit ce que J. Lacan en dira, à savoir que « l’angoisse provoque la cause » – il aurait pu
dire « sa cause ».

Les pathologies somatiques nous révèlent le caractère hautement toxique, empoisonnant de
l’angoisse, qui précipite le sujet vers cela même qui l’angoisse, un peu comme dans le cas du vertige. En
effet, le sujet du vertige, angoissé par le vide est angoissé à l’idée de tomber et c’est parce qu’il sait que
l’angoisse va le faire tomber dans ce vide qu’il ne peut pas s’approcher du vide. En d’autres termes,
l’angoisse de tomber peut provoquer la chute certaine, point où le vainqueur serait cet affect très
particulier.

On retrouve d’autres phénomènes similaires provoqués par l’angoisse, où le sujet croyant fuir un
danger ne fait que s’y précipiter sans le savoir.

Ainsi, il est courant d’entendre (parfois plusieurs années après) déclarer des gens qui ont fait une
tentative de suicide, qu’ils ont peur de la mort, aveu qui prend souvent la forme d’un « je ne voulais pas
mourir ! ».

Certains sujets, après être parti, reviennent à leur point de départ sans pouvoir s’expliquer sur ce
qui les a poussés à ce retour, ce qui est le propre de la fugue.

Nous touchons là un point important des manifestations possibles de l’angoisse, le passage à
l’acte comme tentative de se soustraire, s’effacer, disparaître dans l’ignorance de ce qui agit à l’insu du
sujet.

Deux points sont ici à relever : la personnet n’est pas toujours à même de savoir lorsqu’il est
angoissé, ni par quoi il l’est : l’angoisse est un affect qui annule le sujet.

 Les troubles du sommeil
S’il est une activité qui garde pour l’homme, depuis la nuit des temps, un caractère intriguant et
parfois mystérieux, c’est bien ce qui se passe dans son sommeil.

Depuis l’antiquité, l’activité onirique n’a jamais cessée d’interroger quant à son sens et à ce qu’elle
produit, tout autant Artémidore, dans sa « clef des songes », que Platon dans son « Banquet », plus près de
nous, Shakespeare, Calderon avec « La vie est un songe », ou encore les animistes.
Le rêve bien connu de Jules César au bord du Rubicon est toujours présent pour nous le rappeler,
de même que les rêves de Descartes…

Publié en 1929, « L’interprétation des rêves » de Freud va mettre à jour leurs mécanismes de
formation et faire saillir le caractère toujours inquiétant qu’ils peuvent revêtir pour le rêveur, ne serais-ce
que par l’interrogation qu’ils peuvent poser.

Dans la longue liste des rêves exposés dans cet ouvrage, quelques traits peuvent être dégagés : les
rêves parlent de mort, de maladie, d’affrontements, de conflits anciens, actuels ou redoutés, etc. – Peu dans cette liste épargne au rêveur une rencontre avec les choses redoutées et désagréables de la vie, promptes à l’inquiéter.
Freud mettra en avant que les rêves sont l’expression de désirs inconscients qui ne trouvent que
cette voie pour s’exprimer. C’est dans les mêmes années qu’il découvrira la pulsion de mort à partir de
rêves répétitifs qui insistent et remettent à jour des souvenirs traumatisants chez certains sujets qui
cherchent pourtant à les oublier.

Si ces rêves dérangent et perturbent le rêveur, pourquoi reviennent inéluctablement le torturer ?
Cette pulsion hors sens que nous évoquions plus haut trouve là son expression privilégiée, elle est
à l’œuvre en chaque être humain, il s’agit d’une pulsion destructrice qui angoisse, dont l’expression doit
être refusée. Insistante, elle se saisit de ce qu’elle trouve pour faire retour dans les formations de
l’inconscient, au moment où l’homme est désarmé. Enigmatique, inexplicable du fait du n’en rien vouloir
savoir, elle n’en continue pas moins son ouvrage de destruction, produisant cet effet nommé angoisse.
Ainsi, nombre de troubles du sommeil peuvent trouver une explication.

Les réveils nocturnes, les terreurs du même nom et certaines insomnies ne sont que des tentatives
menées par le sujet pour éviter cette rencontre avec une part de ce qui lui est le plus intime et en même
temps étranger.

Lorsqu’il s’intéressera à l’angoisse, Freud parlera de « l’unheimlich » (ce qui fut traduit par
« inquiétante étrangeté » mais qui signifie en réalité « ce qui est étranger et pourtant familier »).
On doit à J. Lacan d’avoir su repérer que le dormeur « bien portant » se réveille avant cette
rencontre de l’angoisse que produit le rêve (« L’homme se réveille pour mieux continuer à dormir », J.
Lacan).

Alors comment expliquer que le rêve qui devient rêve d’angoisse puisse emporter des
conséquences dans la vie diurne ?

A cette question, la clinique ne peut répondre que par deux hypothèses :
 La première est que le sujet ne se souvient pas de son rêve, mais que son contenu ne disparaît
pas pour autant et peut guider la conduite diurne sans que cela se sache, c’est le triomphe de
l’inconscient ;

 La seconde est que ce rêve satisfait le sujet qui décide de s’en faire le serviteur pour des
raisons encore plus obscures.

Il reste alors une question : que devient l’angoisse lorsque l’humain apprend à connaître et
reconnaître cette fonction de l’inconscient ?

Dans son séminaire X, Lacan ne fait à aucun moment valoir l’angoisse comme quelque chose qui
se « thérapierait ». Il soutient au contraire, à la suite de Freud, que la seule chose que l’on peut obtenir est
sa réduction, son resserrement, mais qu’il en restera toujours une part incompressible. Chez Freud, cette
position s’entend dans ce qu’il nomme « l’ombilic du rêve », ce point dont personne ne peut rien dire car il
reste inconnu, comme limite imposée au sens. Lacan donne cependant une ligne de conduite qui est de
« toujours désangoisser », encore et « en-corps » pourrait-on écrire.

 De nouveaux symptômes
Depuis la fin du XIX ème siècle et le début du XX ème siècle, les manifestations de l’angoisse ont
changé, de même que le nom qui lui est donné.

Les termes plus volontiers employés sont ceux de « stress », de « burn-out », de « phobies
diverses ». Sous estimée dans ses effets parfois ravageants, l’angoisse en fait ses choux gras : les suicides
professionnels se multiplient dans tous les secteurs et des pathologies autrefois réservées aux plus anciens ne sont plus leurs privilèges.

Tirant la sonnette d’alarme, la médecine s’inquiète par exemple de rencontrer des personnes de 20
ans et mêmes parfois plus jeunes ayant présenté des A.V.C., telle cette jeune femme que j’ai reçu, qui, à 24
ans en était déjà à son quatrième A.V.C., malgré une hygiène de vie irréprochable.

Autre souci de la médecine : l’avancée en âge des déclenchements de maladies neurologiques. A
titre d’exemple, un collègue m’a rapporté son étonnement de voir arriver dans l’EHPAD où il travaille, une
femme d’à peine 40 ans, déjà affecté de la maladie d’Alzheimer.

Ces phénomènes rendent obsolète tous les manuels où figurent des âges standards d’entrée dans
certaines maladies.

S’y ajoutent d’autres phénomènes qui laissent pantois certains professionnels :
La stérilité féminine dite psychologique et/ou dans nombre de cas les fécondations in-vitro
s’avèrent impuissantes.

Les tatouages, où les sujets font écrire leur malaise sur leur corps.

Le « cutting » qui consiste à s’inciser la peau pour y laisser des marques sur un corps maltraité par
le sujet lui même.

Le « morphing » qui amène certains à se faire implanter des pièces métalliques de différentes
formes sous la peau pour donner un autre aspect à leur corps.

Le « binge-drinking », expression sans équivalent en français mais dont le sens est à peu près
« cuite expresse », conduisant souvent au coma éthylique.

Les addictions, l’alcool, puissant désinhibiteur, le cannabis et son effet anxiolytique connu,
jusqu’aux sports à risque où le risque vital devient quasiment une règle tout en étant sans aucun doute
l’enjeu redouté.

L’ensemble de ces conduites, que tout professionnel du médico-social et du sanitaire est
susceptible de rencontrer, relève en grande partie d’un terrain anxiogène non traité, d’ailleurs contaminé
par l’angoisse que les discours modernes véhiculent eux mêmes.

A titre d’exemple, que peux-t-on constater dans un monde régit par le principe de précaution et la
prévention des risque ?

Le constat systématique est que l’homme faillit à cette tâche, ce qui le place face à un échec qui
vient accroitre son sentiment de culpabilité. Mais au fil de ce procès et à force de persévérance, il
découvre de manière de plus en plus évidente chaque jour ce qu’il doit oublier pour continuer à vivre, à
savoir sa vulnérabilité et que la vie n’existe pas sans risque : ce sont les deux faces de la même monnaie.
L’angoisse se trouve ainsi majorée. La clinique nous apprend en effet que le sujet préfère toujours la
culpabilité à l’angoisse – s’il accepte de s’avouer sa culpabilité, il veut ignorer son angoisse, la laissant du
même coup le mener par la main.

L’angoisse névrotique

Le complexe d’oedipe :

On trouve, disséminées un peu partout en Europe, des représentations empruntant à la mythologie
où l’on voit le père porter le fils puis le fils marchant aux cotés du père et finalement le fils porter le père,
qui rappellent l’Enéide de Virgile et le destin d’Enée et d’Anchise.

La littérature n’est pas non plus avare de références à ce lien que Lacan qualifiera de « hautement
symbolique », du Hamlet de Shakespeare, du Dom Juan de Molière enfin apaisé face à la statue du
Commandeur, à Tourgueniev, en passant par Dostoïevski, etc.

La question du père a toujours été un point nodal des interrogations des hommes ; les religions
n’échappent pas à cette interrogation, à tel point que les débats entre religion du père et religion du fils se
renversent dans l’énigme Trinitaire et se conjoignent dans un constat qu’il ne peut y avoir de fils sans père.
Lacan disait « lien hautement symbolique », soit « énigmatique », ce qui s’illustre toujours du dire
des Hommes : « qui est-il ? » ou parfois tardivement, « qui était-il ? »

Si l’énigme demeure, au moins est-il un acte auquel le père est convié à son insu, celui de prendre
la main de l’enfant pour que ce ne soit pas l’angoisse qui le fasse.

Le complexe d’Oedipe, trop souvent simplifié et écorné dans sa présentation, n’est pas simplement
un « jeu » d’amour, de haine et de convoitise révélant le coté obscur de l’enfant et de l’homme en devenir.
Cette triangulation, ce « drame » (qui en grec ancien signifie, la vie) est un recours vital pour l’enfant, ce
qui va atténuer, faire barrage imparfaitement à ces forces destructrices qui se logent au fond du
Pandémonium du sujet.

Tout un chacun connaît aujourd’hui les coordonnées de cette célèbre pièce dont la seule version
qui nous reste est celle de Sophocle, « Oedipe Roi ».

Moins nombreux sont ceux qui savent que cette thématique, tout comme celle de Dom Juan, des
siècles plus tard, dans l’actuelle Italie, était un exercice obligé pour celui qui voulait être reconnu comme
un véritable auteur de théâtre.

En d’autres termes, cette trame dramaturgique avait valeur particulière pour ce public qui avait
appris de ses Dieux trop humains (cf. « La mythologie grecque » de Robert Graves, La légende de Zeus et
de son père Ouranos) que le destin des Hommes se rejouait toujours selon ces arcanes complexes.
Le petit garçon convoite quelque chose et est dérangé par la présence de ce troisième terme que
l’on nomme le père. Certes, il convoite quelque chose qui intéresse la mère au plus haut point, mais il est
pris dans une contradiction et ce qu’il met toujours en avant dans la pratique, c’est son amour du père.

De ce côté, il n’y a aucun doute et dans la pratique l’aveu direct de l’hostilité pour le père devrait
toujours être entendu comme un signal d’alarme pour les professionnels. Dans la normalité, cette hostilité
est atténuée par l’amour du père qui a pour conséquence l’amour de la loi qu’il représente et qui le rend
aimable, car cette loi le protège. L’une des fonctions du père est donc de rendre aimable la loi symbolique.
Beaucoup de choses ont été hâtivement dites sur le complexe d’oedipe, notamment en ce qui
concerne sa conséquence, le complexe de castration comme menace.

S’il est vrai que derrière ce mécanisme, il peut y avoir une angoisse que l’on a qualifié d’angoisse
de castration, il convient de rappeler que la castration est la perte fantasmatique consentie par l’enfant pour conserver l’amour de son père : elle est en elle même un témoignage de l’amour de l’enfant pour le père, le petit sacrifice sur l’autel de cette croyance.

Or, si l’enfant accepte, consent à cela, c’est pour échapper à une menace encore plus grande.
Pacifiante, la loi ne peut l’être que si le père n’est pas un père menaçant, mais au contraire
rassurant.

S’il est menaçant, alors c’est lui qui transforme le consentement de l’enfant en arrachement et ne
lui laisse que deux voies : la voie rétrograde, soit de revenir à la menace antérieure ou la voie de la
crispation, de la fixation dans cette incompréhension où celui dont il attendait un réconfort le stupéfait.
L’une de ces deux voies prévaudra sur l’autre mais elles co-existeront.

Une jeune femme d’une trentaine d’année, m’a rapporté un jour le principe éducatif qui traduisait
sa position subjective. Lorsqu’elle était seule, elle ne pouvait s’empêcher de se montrer dure avec son fils
de 4 ans, allant parfois jusqu’à le gifler, en se disant « qui aime bien, châtie bien ! ».
Toutefois, consciente de la détresse de son fils, elle ne pouvait s’empêcher de s’en vouloir après
coup, inquiète des répercutions de son attitude pour son enfant.

Son angoisse fût majorée lorsqu’un jour son fils s’en est ouvert à son père et que celui-ci lui a
rétorqué « tu as dû la chercher ». Un père ferme les yeux …

Depuis ce jour, elle constatera que son fils est de plus en plus agité. Ne trouvant pas appui sur cet
homme, elle ne verra pas d’autre solution que de mettre cet enfant dans sa chambre, lequel n’aura de cesse de ressortir.

Je lui ferai alors remarquer que c’est elle ­même et son fils qui demandent quelque chose.
Quelques jours plus tard, elle reviendra avec une interrogation « qui aime bien, châtie bien ? »
que je vais lui reprendre sous la forme « qui châtie n’aime pas ! ».

J’apprendrai rapidement que cette femme était elle aussi l’objet de ce traitement maternel et que
son père, lorsqu’elle pleurait lui disait cette phrase pour la consoler, provoquant chez elle un désarroi, autre nom de l’angoisse.

Aux incidences classiquement décrites du complexe d’Oedipe, comme la prohibition de l’inceste,
soit une injonction à l’exogamie, un « tu dois désirer ailleurs », il faut donc rajouter celle-ci : le père
occupe une fonction pacifiante dans la relation mère-enfant, du fait qu’il est un opérateur de séparation.

L’angoisse psychotique, angoisse pré-oedipienne

Nous disions que si l’enfant accepte, consent à cela, c’est pour échapper à une menace encore plus
grande. Quelle est cette menace ?

L’angoisse psychotique, angoisse pré-oedipienne.

Qui dit pré-oedipien, n’équivaut pas à incriminer les mères qui, dans la solitude de leur être, sont
elles aussi soumises à des souffrances qui leur échappent, comme dans le cas présenté supra.
Il convient toutefois de noter que la relation mère-enfant n’est pas aussi simple qu’un certain
naturalisme veut nous la présenter depuis un peu plus de deux siècles.

L’amour maternel, idéalisé, iconographié a, dans un passé récent, beaucoup heurté certaines
femmes, que la psychologie n’a pas non plus toujours épargnées. Elle n’est pas loin, l’époque où l’on faisait
de l’enfant psychotique, la progéniture horrifiante d’une mère non moins horrible – erreur d’autant plus
grossière qu’elle croyait pouvoir se revendiquer de la psychanalyse.

Les affres de la relation mère-enfant trouvent leurs origines dans une question ô combien
torturante et, de même qu’il n’a été retenu de l’Oedipe que le versant de l’hostilité de l’enfant, la mère a été emportée dans cette tourmente par le fait même de l’idéalisation de cette relation. Toutes des Médées !
Quelle est cette question torturante ? Il convient de prêter attention à l’iconographie qui donne à
voir « la vierge à l’enfant » : celle qui devrait être comblée de donner le jour au fils de Dieu nous apparaît
toujours drapée de cette étonnante tristesse.

Que sait-elle quant à cet enfant qui l’attriste ainsi ?

Elle sait que mettre au monde un enfant est une douleur, car la vie se paie dans une monnaie de
souffrance. Elle sait aussi que du fait d’être vivant, cet enfant tout autant exposé à la mort. Elle fait
l’épreuve de la fragilité de l’humain, astreinte à cette obligation morale de le protéger au regard de cette
fragilité.

Voilà pour le versant maternel, mais qu’en est-il du coté de l’enfant ?

Cette iconographie classique dénommée « l’adoration » illustre avec précision ce qui plus tard
sera théorisé par la clinique pour rendre compte de la structuration du sujet enfant et de ses premières
relations au monde. Une femme le regarde et lui ne sait encore qui il est ; sait­il d’ailleurs qu’il existe ?
Nul hasard donc à ce que l’on parle du « stade du miroir » chez l’enfant, en mettant sur un certain plan le
rapport privilégié au regard de l’autre, soit la relation dite spéculaire, imaginaire ou encore dite narcissique (en référence au mythe grec de Narcisse, amoureux de son image – aperçue vue dans un lac où il finit par se noyer).

Dans ce registre, l’enfant ne sait pas encore qui il est et s’il le sait, il s’agit d’une croyance. Il « est »
une image, mais laquelle ? Celle que lui renvoie ce regard qui se pose sur lui : l’image d’un corps qu’il ne
perçoit pas directement et qu’il ne percevra jamais directement, même ultérieurement.

Image instable, qui disparait lorsque le regard de l’autre s’absente, se pose ailleurs, se détourne ou
lorsque les yeux se ferment. Instabilité, précarité de cette image ou l’un se croit être l’autre, ou l’existence
de l’un est sous la dépendance absolue de la présence du regard de l’autre. L’absence de ce regard jette
comme un voile obscur, une ombre de la mort, renvoyant l’enfant à sa disparition possible.
La psychologie amoureuse et le monde moderne nous enseignent chaque jour la faille structurelle
du registre de l’image chez l’humain et la fragilité qu’elle introduit en lui. Les amoureux se regardent,
veulent se voir et se sentent beaux dans le regard de l’autre, au point que cette impression est dans la
majorité des cas la condition de l’amour.

Ce registre doit cependant trouver une stabilisation pour que l’enfant devienne autre chose que
l’image renvoyée par l’autre.

C’est dans le champ de la parole et du langage que l’enfant va trouver un appui pour se situer.
On sait toute l’importance de la parole pour l’enfant, son rôle éminemment humanisant et pacifiant.
Toute mère, tout parent et tout professionnel de l’enfance sait que se situe là la clef qui permettra un jour à l’enfant de devenir un Homme et de franchir la porte de la demeure familiale.

Le petit enfant, s’il quitte la demeure maternelle que constituait le ventre de celle qui le portait,
découvre celle qui le porte dans ses bras et le regarde. Mais face à ce dénuement de l’être, l’enfant doit être accueilli dans la parole : le mot d’amour complète le regard et vient dire qui est qui, il y a elle, la mère et lui, l’enfant et l’Autre, celui sans qui il n’aurait pu être conçu, celui qui vient séparer « Elle et Lui ».
« Elle et lui » est le titre donné par G. Sand à l’un de ses ouvrages, adressé à Alfred de Musset.
Passionnément fou d’elle, refusant de s’en séparer, celui­ci sera à la suite de cette passion accueilli chez le
Docteur Blanche, célèbre aliéniste.

Ces mots, ces paroles qui séparent et doivent accueillir, c’est déjà le père qui agit, présent ou non
(bien sûr sa présence, son incarnation simplifie ces mécanismes) – un père de la parole est aussi la parole
d’un père, un « je suis le verbe ». Séparation nécessaire (dont le traumatisme ne réside que dans cette dimension), l’extraction partielle de l’enfant du registre imaginaire, de la fascination, le sauve de la noyade de Narcisse en lui proposant un garde fou.

On pourrait donc dire que l’enfant vient ainsi doublement au monde : au monde de l’imaginaire du
coté mère et au monde de la parole du coté père.

Cette opération langagière, chirurgicale qui redouble la coupure du cordon ombilical est ce qui
préside au devenir du sujet névrotique, sujet oedipien qui devient fils ou fille du père.
Cette opération peut venir à faire défaut.

Lacan traduira le terme Freudien de verwerfung par « forclusion du nom du père » pour désigner
ce défaut.

Il s’agit là de rendre compte d’un statut particulier de certains êtres humains, diagnostiqués
comme étant sujet de la psychose.

Ce mécanisme complexe du rapport du sujet à la parole et au langage est « une insondable
décision de l’être », c’est pourquoi il faut se garder d’incriminer sans ménagement les parents. Les raisons
pour lesquelles l’enfant refuse d’entrer dans le complexe d’Oedipe ou de sortir de l’instabilité du registre
imaginaire restent en effet obscures.

Le sujet psychotique, de ce point de vue, interroge quant à ce qu’il peut « être ».

Chez ces sujets, l’angoisse est toujours à son comble, à son paroxysme.

Soumis à l’inexistence, à l’instabilité, à l’ombre de la disparition, confronté au risque de
l’anéantissement propre au registre imaginaire, le sujet psychotique ne sait fondamentalement pas qui il
est.

Il ne peut être « fils de » ou « fille de », les pulsions sont à la dérives, visant l’autre ou le corps
propre du sujet, le sentiment de la vie peut faire défaut, les généalogies peuvent se dissoudre dans
uncontexte où l’Autre n’existe pas.

Ce sujet n’a qu’une seule place certaine : être l’objet de cette image dont il n’est pas séparé et dont
il est incapable de se détacher.

Le rôle du regard dans l’émergence de l’angoisse

Le regard : un objet singulier et énigmatique

Pour saisir le rapport qu’entretient la relation spéculaire avec l’angoisse, il convient de revenir sur
cet objet particulier qu’est le regard et son nouage à la question du désir.

Dans son fond, comme en atteste toute une phénoménologie, le regard reste un objet énigmatique et toujours anxiogène, du fait qu’il se retourne sur le sujet dans une question « que me veut-il ? » ou pour
parler cliniquement « que veut-il à moi ? », faisant valoir la faille, la blessure narcissique (donc moïque)
que ravive le regard de l’autre.

Pour revenir aux origines de l’angoisse, il convient de souligner le fait que dans le registre spéculaire, l’enfant ne sait pas vraiment qui il est. Or, ce qui il est, il ne peut le tenir que comme la réponse qui lui vient de l’autre, soit un « qui est-il pour l’autre ? ». C’est pourquoi dans la psychologie de l’amour,
le regard n’y suffit jamais : il y a une exigence du mot d’amour. Celui-ci n’est là que pour donner une
réponse au regard qui fait vaciller le sens, la signification du regard mais présentifie la présence d’un désir
obscur.

Si j’emprunte cet exemple, c’est qu’il est une forme homologue et atténuée de ce qui se passe chez
le sujet enfant, certes, sa mère le regarde, il perçoit dans ses paroles la présence d’un désir, mais quel est ce désir ? que lui veut-elle ? (introduisant la dimension de la menace) et quel est son objet ?

Sur ce plan, il s’agit d’une angoisse pré-oedipienne en rapport avec la dépendance absolue au désir de l’autre.

L’imperfection normale des réponses de la mère, ses hésitations dans les soins qu’elle prodigue, le fait que s’occuper de l’enfant comporte une part de ratage nécessaire est salvateur pour l’enfant, ce ratage le renvoie à sa détresse originelle, à son insatisfaction, autre nom du désir.

Là, peuvent s’originer de nombreux troubles, surtout lorsque les mots n’apaisent pas ce qui fait le lit de l’angoisse de l’enfant.

Mais en même temps, du fait que l’enfant est accueilli dans le langage et le champ de la parole,
certains mots ou expressions vont se nouer, être englués, associés à l’affect d’angoisse. Prononcés,
adressés, entre-aperçus, ou simplement évoqués, ces mots sont susceptibles de rappeler et de réactualiser l’angoisse passée mais non disparue, avec son cortège de conséquences.

A titre d’exemple, je rapporterais ici le cas d’une femme qui éprouvait des difficultés aigues à se
séparer de son enfant, cette séparation étant vécue par elle comme un abandon.

Parmi les nombreux souvenirs de séparation, la plus terrible dans son destin fut celle de la mort
précoce de son père, emporté par un cancer alors qu’elle avait tout juste 14 ans, âge au combien crucial
dans le devenir des hommes, la laissant, elle et sa fratrie, seule avec leur mère.

Marquée par la fulgurance de ce décès survenu en quelque mois, une phrase va l’ébranler au plus
profond de son être et, ce pour des années.

Des amis de son père diront à sa mère, en sa présence « C’est toujours les meilleurs qui s’en vont
les premiers ! ».

Phrase au combien banale, traduisant un désir louable de consoler ceux qui restent et d’honorer du
même coup le défunt, soit de dire que c’était un homme bon.

Cette adolescente ne va pourtant pas l’entendre de cette oreille, y décelant un désir hostile à
l’endroit d’une mère : puisqu’elle et sa mère restent, ils leur disent qu’elles sont mauvaises.
L’effet de ce propos va retentir dans une proportion inattendue : « un parent qui part est un parent
qui meure », « un enfant qui part et le parent est mauvais », « pour être bon, un parent n’a d’autre choix
que de mourir ».

Devenue mère à son tour, elle restera coincée entre les déductions qu’elle a produite à partir de
cette phrase, ne pourra ni se séparer, ni supporter la séparation que l’autre opère, ne pourra ni agir, ni
« pâtir » la séparation, pétrifiée, gelée dans un immobilisme.

D’ailleurs, lorsque son enfant grandira et commencera à s’émanciper d’elle au début de
l’adolescence, elle ne tardera pas à tomber malade, développant des kystes cancérigènes à répétition sur
plusieurs années.

Cette phrase banale et courante en de pareilles circonstances, elle l’entendra à nouveau, sous
diverses formes au cours de son existence. Adressée à d’autres, entendue dans un film ou simplement
évoquée dans des commémorations où un défunt fait l’objet d’une laudation et c’est toute son angoisse qui ressurgit dans la réactualisation de sa colère passée, elle est saisie par le dégoût : « quand les gens sont
morts, ils ont toutes les qualités ! ».

Je lui ferais remarquer que si la phrase était, certes, maladroite, il convenait peut être de repérer
qu’elle avait été édictée sur un fond de croyance.

Elle acquiesça, reconnaissant que ces personnes étaient croyantes et pratiquantes.

Quelques temps plus tard, de manière détournée, je lui ferais remarquer que la croyance dans un
au delà meilleur est le savoir que l’enfer est ici bas, soit que l’angoisse est le lot de l’existence en la
matière. Cela provoquera chez elle un détachement de ces mots et de l’angoisse. D’ailleurs quelques
années plus tard, sans se rendre compte de cette opération, à l’occasion des obsèques de son beau frère,
elle s’indignera du refus d’un prêtre de prononcer une oraison funèbre, au prétexte que cet homme avait
divorcé d’un premier mariage.

Aujourd’hui, si la séparation est toujours marquée d’une souffrance, au moins parvient-elle à tenir
compte de l’angoisse qu’elle provoque, elle a appri le poids des mots, ainsi que la manière dont l’angoisse
les investit et trompe le sujet dans son interprétation du désir de l’autre.

Ce dernier point invite tout professionnel à la prudence quant à ce qu’il peut dire et en même
temps, il doit lui permettre de comprendre qu’il est inévitable, tôt ou tard, de commettre certaines erreurs
en toute ignorance.

On comprend dés lors mieux pourquoi dans son article sur l’angoisse, « L’inquiétante étrangeté », Freud fera un très long commentaire de l’ouvrage « Les élixirs du diable » d’Hoffman, qui met en scène un
personnage aux prises avec le regard, il s’intéressera aussi à la légende antique de la Méduse qui pétrifie
les gens qui affrontent son regard etc. C’est une autre manière de faire entendre les rapports de l’angoisse, du désir et de la mort.

En nourrissant l’angoisse et en ouvrant à une interrogation quant au désir de l’autre, l’énigme du
regard fait se conjoindre les deux en un point qui se nomme l’ignorance : l’angoisse contamine le désir.
C’est sur une communauté de faits structurels que cette contamination se produit : ne sachant ce
qu’est le regard, mais sachant qu’il produit l’angoisse et ne sachant ce qu’est le désir de l’autre, alors, le
désir devient, lui aussi, angoissant.

Pour tamponner ce coinçage, l’homme va s’interroger sur l’objet du désir de l’autre. En repérant les
absences de la mère et en interprétant ses ratages, l’enfant fait l’hypothèse que quelque chose l’aimante
ailleurs. C’est pourquoi nous écrivions précédemment que le fait de s’occuper de l’enfant comporte une
part de ratage nécessaire et salvateur pour l’enfant, malgré qu’il le renvoie à sa détresse originelle, à son
insatisfaction, autre nom du désir.

C’est parce que ces ratages existent que l’enfant va s’intéresser à ce qui est au delà de la mère, qui
est déjà présent dans sa parole : le père. C’est parce que le père est là que la mère peut être considérée par l’enfant comme un être marquée par un manque et qu’à ce titre, elle est désirante – par conséquent, lui, n’est pas l’unique objet de son désir à elle. Si donc elle trouve à désirer ailleurs, alors, il peut se séparer d’elle sans le risque de la laisser seule et lui aussi, est autorisé à désirer ailleurs.
Toutefois notons que ce qui est désiré par la mère chez le père, l’enfant ne le sait pas et il devra le
déduire.

C’est cet objet mystérieux que le père aurait et que la mère désire qui permet à l’enfant de se
détourner de l’emprise, de la captation du regard de sa mère, source d’angoisse et en même temps
recouvrant le désir. Cet objet dont il est fait si grand cas dans le monde des humains est nommé le
phallus.

Bouclons la boucle : c’est parce-que le garçon attache une importance à cette objet que nait en lui
une forme atténuée de l’angoisse que Freud mettra comme l’issue, produit du complexe d’Oedipe,
l’angoisse dite de castration. Cette dernière viendra teinter l’ensemble des ressentis de l’enfant pour le
reste de ses jours : toute perte vécue, toute séparation, toute situation lui faisant accroire qu’il risque une
perte, viendra raviver cette angoisse de castration, entraînant chez lui l’exigence vitale de retrouver un
objet pouvant se substituer au précédent. L’adolescent quittera sa famille pour en constituer une autre, il
quittera sa mère pour prendre une épouse etc.

Le regard :

De ce qui précède, nous pouvons déduire une chose importante quant à la confusion qui existe
parfois entre la dimension du regard et celle du voir.

Ce que voit le sujet est une chose, par contre, le regard se révèle extérieur à lui. Sa matrice est
celle du regard de l’autre maternel ; le complexe d’Oedipe va l’obliger à s’en séparer, à s’en détourner, mais
en même temps, il ne saura jamais ce qui, dans ce regard, était vu. Tour à tour rassurant et/ou inquiétant,
ne sachant ce qu’il est, il aura toujours un rapport angoissé à cet objet qui pourtant aimante le désir sur un
fond d’ignorance.

Ce dernier point doit retenir notre attention professionnelle quant au positionnement des personnes
dont on s’occupe.

En effet, concernant le champ scopique, les humains se positionnent en tant qu’être voyant
redoutant d’être vu. D’où, la croyance répandue que le monde est exhibitionniste, se donne à voir, alors
qu’en son fond et comme le mettra à découvert la « phénoménologie de la perception » de M. Merleau
Ponty, « le monde est voyeur ».

Cette croyance est un traitement de l’angoisse produite par le regard, une volonté de maîtriser cet
objet pour ne pas être exposé à l’ignorance, soit au retour de cette question : « qui suis-je ? ».
Pour illustrer cette problématique, la question de la phobie est particulièrement pertinente.
Dans la phobie, un objet va venir représenter ce regard en se substituant à lui.

Si l’on est attentif à ce que disent certaines personnes, quelque chose du même ordre que la phobie
se passe dans certaines situations de la vie quotidienne : passer devant des inconnus, parler en public,
monter sur une scène, passer devant un jury etc. Même le langage courant fait valoir ce type de
phénomène : « être mal vu », « est ce que tu m’as bien regardé ?! » – il fait valoir l’extériorité du regard.
L’objet phobique du célèbre cas présenté par Freud, le petit Hans, n’échappe à cette règle. Bien
entendu, il a peur des chevaux, mais un point réveille particulièrement son angoisse, ce sont leurs yeux. Le
même phénomène est présent dans la peur des chats, des serpents, des insectes, etc

Dès lors, on peut concevoir que la phobie est une position éminemment complexe, car en ellemême,
elle est un traitement de l’angoisse inventé par le sujet. En d’autres termes, la phobie qui se traduit
par une peur permet au sujet de ne pas rencontrer l’angoisse : il choisit la peur contre un risque plus grand
qu’il sait être l’angoisse.

Le gain pour le sujet phobique est que la peur, il sait faire avec, il lui suffit d’éviter les situations
où elle se produit en établissant des stratégies de maîtrise.
La complexité du problème pour le professionnel tient à la question « que gagne-t-on lorsqu’une
phobie se lève ? »

Lever une phobie revient à découvrir le sujet en l’exposant à l’angoisse : le travail ne fait donc que
commencer, ce qui s’accompagne toujours de manifestations symptomatiques, au mieux transitoires.
Mais si l’on tient compte de ce qui vient d’être écrit, on saisira mieux pourquoi certaines personnes
accueillies en établissement se montrent curieuses, voire indiscrètes, manifestant par là leur besoin de
maîtriser afin d’inventer une solution pour atténuer les ravages de l’angoisse dont ils sont sujets.

Le garçon qui vérifiait les regards :
A titre d’exemple, je rapporte ici l’habitude qu’avait contractée un jeune homme accueilli en IME.
Interne dans l’établissement, il suscitait régulièrement l’exaspération et la colère des professionnels de par ce qu’ils nommaient « ses rituels du matin ». Par ailleurs, les professionnels de l’externat étaient soumis aux mêmes affects, alors qu’ils n’étaient pas concernés par ces rituels.

Après avoir pris son petit déjeuner, ce jeune homme se lançait dans un parcours qui lui prenait un temps indéfini. Exigeant de quitter l’internat, son motif explicite était de dire qu’il allait voir le cuisinier.

La réponse qui lui était donnée, variable d’un professionnel à l’autre, entraînait deux types de réactions,
soit un merci lorsqu’il était autorisé, soit une agitation se traduisant par une déambulation lorsqu’un refus
lui était opposé. Dans ce dernier cas, les choses prenaient une tournure inquiétante, à la limite du passage à l’acte.

Sa demande d’aller voir le cuisinier ne relevait pas d’un mensonge mais plutôt d’un silence sur ses
motifs. S’il était exact qu’il allait voir le cuisinier, il allait du même coup voir le commis de cuisine.
De là, il prenait la direction de la lingerie, puis partait sur les autres structures d’internat où
généralement l’accueil qu’il recevait était plus que tiède. Toutefois, cet accueil ne le rebutait pas. Son
périple se poursuivait ainsi, le conduisant à l’accueil, puis dans le couloir où se trouvaient les bureaux
administratifs, où il frappait aux portes, provoquant diverses réactions. Enfin, il échouait dans mon bureau.
Là, il me faisait l’inventaire des présences et des éventuelles absences ou retards. Pour ce qui est
des retards, il me demandait si je connaissais le motif, si j’avais été prévenu, etc.
Puis allait voir par lui même si mes propos étaient exacts.

Par contre, pour ce qui était des absences, en fonction du rôle de l’absent, il ne posait aucune
question concernant la personne, mais juste un « comment va-t-on faire ? ». Si, à titre d’exemple, la lingère
était absente, alors qui ferait la lessive, qui ramasserait le linge ? etc.

De « voir-ça » (l’absence du regard), il passait à l’impératif de « savoir ».

Il s’agissait pour lui de la condition impérative pour qu’il puisse se rendre sur l’externat où il
arrivait systématiquement en retard.

Là, il reprenait ses pérégrinations, ouvrant les portes, interrogeant les professionnels.

De nouveau, il revenait dans mon bureau pour me faire un compte rendu circonstancié et exhaustif
de ses observations.

La journée, sans prévenir, il quittait l’externat, déambulait dans l’établissement, jamais là où il
aurait dû être, mais toujours partout.

La demande de certains professionnels fut très vite de régler ce problème car cela ne pouvait plus
durer, il était trop curieux, impossible à canaliser, perturbait le fonctionnement, s’il ne se calmait pas alors
il faudrait envisager de l’orienter.

Ma réponse fût de provoquer une réunion exceptionnelle le concernant, à laquelle je lui proposai
de participer.

Face à son inquiétude, je lui assurai que je serais présent à ses cotés. Je lui expliquai que nous
devions en parler ensemble car j’avais entendu qu’il avait peur – mais de quoi ? ça je ne le savais pas !
Par contre, s’il en était d’accord, je lui indiquai que je souhaitais qu’il explique devant les
professionnels ce qui se passait pour lui dans ces moments là.

Lors de cette réunion, avant que les professionnels ne se lancent dans une énumération de leurs
griefs à son endroit (qui par ailleurs étaient entendables), il exprima l’impossibilité dans laquelle il se
trouvait de faire autrement, poussé malgré lui soit, par l’angoisse, à vérifier la présence (un « je ne crois
que ce que je vois »). Or, qu’un seul manque et d’autres sources d’angoisse surgissaient sous forme
d’interrogation, et, ainsi de suite toute la journée.

Après ce premier temps, il lui fut dit à propos de ces questions sur les absences des professionnels
et leurs motifs « mais cela ne te regarde pas ! », provoquant en retour un désarroi et une incompréhension.
Je sortis de mon silence pour remarquer « cela nous regarde tous, c’est pourquoi nous venons vous
voir ! » expliquant que moi aussi je venais les voir pour savoir si tout allait bien.
Ce qui donc était interprété par certains professionnels comme une curiosité dénotant un manque
de respect put être entendu comme la réponse à un besoin irrépressible de calmer les inquiétudes qui
l’assaillaient au fil de la journée – l’acte de voir venant apprivoiser, par la maîtrise, l’angoisse provoquée
par le regard absent des autres.

C’est le tranchant de cet objet qu’est le regard : présent, il peut être source d’angoisse et absent ou
vide, il peut faire résonner chez certains quelque chose de l’ordre d’uns disparition de soi (cette angoisse
que rencontrent les professionnels ou les parents d’enfant autiste confrontés à un regard vide). En la
matière, il n’y a de repérage qu’au cas par cas.

La réaction tout à fait compréhensible des professionnels nous servira de point de départ pour
aborder ce point de complexité supplémentaire qui se présente à tout sujet qui est vu et des vacillements
que cela peut provoquer en lui.

Regard.

Si ce jeune homme paraissait si insupportable, cela tenait à cette dialectique, à ce va et vient du
Angoissé, par la présence/absence du regard de l’autre, il allait voir, devenant alors le regard qui se
porte sur les professionnels qui se retrouvaient dans la position d’être vus.

Soudain, ce jeune homme devenait un regard qui provoquait chez eux un retour de l’angoisse,
angoisse majorée du fait qu’il les questionnait : étaient-ils malades, avaient-ils eu un accident, une
maladie ? Autant de phénomènes provoquant un sentiment désagréable chez l’humain, empiétant aussi sur la sphère privée, ce qui ne manquera pas d’être souligné par eux.

Etre vu est toujours une expérience qui revêt une part d’insupportable chez les hommes, d’une part
elle met en échec la tentative de maîtrise du regard qui se manifeste dans le voir, d’autre part, être vu peut
être vécu sur le mode d’une intrusion, d’une effraction, voire, pour certains, d’une violence, d’un viol (le
législateur ne s’y trompe pas parlant à propos des paparazi, de viol de la vie privée).

Il y a donc une limite (celle de la pudeur est la plus répandue) au delà de laquelle, être vu réduit le
sujet à un pur et simple objet du regard de l’autre, ce qui le renvoie de manière confuse dans cette position
qui fut celle dont on a parlé plus haut.

L’outre-passement de cette limite propre à chacun va donc raviver des angoisses dépendantes de
celui qui est vu et du regard qu’il rencontre. Le plus couramment, et dans la vie quotidienne, il s’agira
d’angoisses oedipiennes. Mais si le regard devient trop présent, trop insistant, des angoisses pré-
oedipiennes peuvent ressurgir, provoquant des réactions à la frontière du sentiment de persécution qui
acculent le sujet et dont il ne peut parfois se dégager que dans le registre du passage à l’acte.
Dans une relation professionnelle, il convient donc d’être particulièrement attentif aux réactions
des usagers lorsqu’ils sont confrontés au regard des professionnels (selon la nature du public accueilli et
les rôles de chacun, certains sont interprétés comme plus menaçant que d’autres).

Si l’on pense aux personnes psychotiques, dont les angoisses sont du registre pré-oedipien, il ne
faut pas s’étonner de leurs difficultés à soutenir le regard omniprésent des institutions : leurs fugues, leurs
tentatives d’échapper à la surveillance, leurs errances sont autant d’indicateurs de l’insupportable que
représente le fait d’être vu pour eux. Ce faisant, ils tentent du même coup de se libérer de cette angoisse
caractéristique dont ils savent parfois confusément qu’elle les engagera irrémédiablement dans une voie
mortifère.

L’ensemble de ces points doit nous amener à nous interroger sur le fonctionnement et sur certaines
pratiques où le repérage nécessaire vire parfois à la surveillance favorisée par certaines technologies qui
mettent en avant la place de l’image (caméras) soit un regard silencieux. Un regard silencieux est un
condensateur à angoisse, ce que nulle personne n’est capable de supporter et cela, dès l’origine de sa vie.

On notera la manière dont certains usagers essayent désespérément de se défaire de cette emprise
du regard silencieux, trahissant par là même l’angoisse que cela attise en eux. Ou comment ce qui est
censé atténuer l’angoisse la nourrit, car le propre de cet affect, nous l’avons dit à propos du vertige, est de
s’auto-alimenter, soit d’amener le sujet à la rencontre de ce qui l’angoisse, au risque de le détruire.

Apaiser l’angoisse des usagers

Une caractéristique de l’angoisse doit ici être soulignée, à savoir qu’elle est un phénomène de structure et donc comme telle, est incontournable, inévitable pour tout humain.

Si nous établissons une ligne de partage entre angoisse pré-oedipienne et oedipienne, ce n’est qu’à
des fins de clarification destinées à en comprendre les délinéaments, la logique, les enjeux et le caractère
destructif pour l’humain.

Toutefois, il faut aussi reconnaître la limite de la théorisation : Freud lui-même, dans
« L’interprétation des rêves » écrivait qu’il ne faut « pas confondre le bâtiment et l’échafaudage ».
Concernant l’angoisse, la théorie clinique ne peut prétendre être la seule à en parler. Les religions,
les croyances, les sciences, la littérature, l’ensemble des activités qui meuvent les humains parlent de
l’angoisse (parfois sans le savoir) et sont des tentatives plus ou moins fructueuses pour faire avec.
Bien entendu, si la réflexion clinique permet un pas de plus, c’est dans le but d’éviter qu’elle ne
prenne les commandes pour se nourrir elle même, ce dont certaines réflexions ne nous garantissent pas.
Pensons à la terreur, forme paroxystique de l’angoisse, que peut inspirer la mort. La loi, aujourd’hui
relayée par une certaine branche de la médecine, nous promet de nous rassurer grâce à cette idée nouvelle qui est le « mourir dans la dignité ».

Là où le médecin d’hier, angoissé par la mort (il est connu qu’il n’y a pas pire malade que les
médecins, nolli me tangere), se battait contre elle, nous voyons surgir un médecin moderne qui vous
donne à choisir entre vous soigner ou vous aider à mourir. Là où, hier, le patient venait, entre autre, se
rassurer dans cette interrogation typique « ce n’est pas grave, Docteur ? », forme interro-négative
traduisant l’angoisse face à la négativité que fait ressurgir la maladie et la demande d’être aidé pour vivre,
le patient d’aujourd’hui devra parfois s’attendre à avoir pour réponse, « ce n’est pas grave, je peux vous
aidez à mourir ! ». Situation qui ne va pas tarder à devenir de plus en plus anxiogène, dans laquelle, à la
demande de vivre, on pourra répondre par un « tu vas mourir », ce que tout homme passe son temps à
oublier et ce, à juste titre.

Ou comment des hommes peuvent sombrer et être détournés de leurs buts, emportés par une
angoisse non reconnue. Il n’est donc pas étonnant que trois responsables religieux des trois religions
monothéistes se soient érigés contre une telle idée.

Preuve, s’il en est, que l’angoisse n’est pas l’affaire de quelques un.

Rassurer n’est pas traiter l’angoisse

Si l’angoisse est donc affaire de structure du fonctionnement psychique alors, il convient d’en
déduire une conséquence majeure.

L’Homme ne peut être guéri de l’angoisse, il ne peut que lui faire la guerre, soit s’y aguerrir.
C’est par un étrange détour qu’une idée communément répandue dans le secteur médico-social et
sanitaire consiste à croire que l’angoisse se thérapie, dit autrement que l’humain pourrait s’en débarrasser, et qu’elle serait l’objet de travail privilégié de spécialistes.

On assiste donc régulièrement à des fonctionnements institutionnels qui ne peuvent que nous interroger au regard de cet affect.

Ainsi, la croyance que le cadre institutionnel ne peut être que rassurant, oubliant que celui-ci peut
être source d’angoisse.

Ainsi, l’angoisse de séparation est ravivée au quotidien par le fonctionnement institutionnel.
De ce point, les admissions, les entretiens préalables, la procédure mise en place, l’accueil, le faire
connaissance avec l’ensemble des professionnels (y compris les services annexes) devraient être un temps
de travail particulièrement soigné, s’inscrivant dans une durée qui ne vise pas seulement l’adaptation
(terme univoque qui intéresse le rapport du sujet à l’institution) mais aussi la séparation de ce qui est laissé derrière, que l’on retrouvera ou non.

Le fonctionnement par ailleurs normal des institutions, les rotations horaires, les départs de
professionnels, l’arrivée de nouveaux, la présence de surveillants de nuit, etc. sont toujours potentiellement l’occasion que s’ouvre une béance anxiogène pour les résidents.

Le cadre institutionnel et son règlement ne sont également souvent perçus que comme apaisants.
Or, une contradiction interne à cette logique se fait jour régulièrement.

Si pour le sujet normal, le cadre peut être source de réassurance, qu’en est-il pour certains
résidents ? Si, comme nous le disions, l’angoisse pousse au passage à l’acte, alors que penser du traitement
de ces phénomènes par le biais du rappel au cadre ?

En effet, dans l’angoisse, le sujet ne sait pas qui il est et ne peut dire ce qui lui arrive (pour
reprendre notre exemple du vertige ou des phobies, peu de gens sont capables de dire le pourquoi ce
phénomène). N’est-ce pas lui rendre les choses encore plus compliquées que de lui renvoyer la dimension
de la faute là où justement il est déjà en perdition subjective ?

En général, il s’ensuit une escalade dans la mesure où le passage à l’acte fut le seul moyen trouvé
par le sujet pour essayer de se dégager de l’angoisse. Tout se passe un peu comme si on reprochait à une
personne d’avoir peur des araignées et comme si on lui refusait de partir en courant.

Par ailleurs, dans une institution, rassurer ne peut être le carré privé de certains professionnels et
devrait mobiliser l’ensemble de ceux-ci, quel que soit leurs places, sans privilège de compétence.
En effet, c’est en fonction de la source qui réactive et/ou avive l’angoisse des sujets que l’on peut
décider du bon interlocuteur pour traiter cette question et non uniquement en fonction des manifestations que l’angoisse provoque.

Si rassurer, n’est pas traiter l’angoisse, il ne faut pas en déduire qu’il ne faut pas le faire. Cela invite
juste à une modestie quant aux effets que l’on peut attendre de cet acte qui fait partie intégrante des
pratiques. L’angoisse et sa prise en compte est essentiellement un recentrement du travail qui est effectué
dans les ESMS ­ nous pourrions d’ailleurs aller jusqu’à dire que c’est le seul vrai travail à poursuivre à
chaque instant, le seul point à réguler, pour que les personnes accueillies ne soient pas déréglées par elle.
N’oublions pas la force destructrice de cet affect qui a la puissance des dieux de l’antiquité et peut
à tout instant déstabiliser et retourner dans son entier toute une institution, si ce n’est le monde.

Parler et permettre de dire : une éthique de l’accompagnement.

Pour poursuivre sur notre exemple du rappel au cadre qui peut s’avérer nécessaire, ce n’est pas ce
point qui permet une amélioration des choses : accompagner des personnes angoissées, c’est s’adresser à
elles par la parole, pour leur permettre de dire.

Le rappel au cadre doit se muer en rappel du cadre dans lequel on doit permettre au sujet
d’inventer une solution nouvelle pour supporter son angoisse, soit l’aider à choisir.
Ce qui introduit à une éthique de l’accompagnement qui exclue la directivité.

Pour rappel, l’angoisse est cet affect où le sujet rencontre un « Maître absolu » qui s’empare de
l’ensemble des commandes du sujet lui même. Dans l’angoisse, le sujet ne « s’appartient plus », ne sait qui
il est et donc ne sait ce qu’il fait ou va faire.

Toute attitude directive et dont la dimension éducative est trop appuyée va donc se réduire à
vouloir se substituer à ce maître absolu.

Lorsqu’elle réussit (on constate que très souvent et au mieux c’est au prix d’une escalade
langagière), cette pratique va nourrir l’angoisse du sujet car un maître chasse l’autre et prend sa place. Mais en arrière fond, tout se passe comme si celui qui voulait régler l’angoisse de l’autre par le biais de cette pratique faisait l’aveu de sa propre angoisse : lui aussi ne « s’appartient plus », il y a là un risque de
contagion mutuelle.

Et lorsque cette conduite échoue, cela revient à avouer que l’on ne peut rien faire, laissant donc le
sujet seul avec cet affect.

L’angoisse et la compréhension de ce phénomène est donc l’occasion de se recentrer sur une
éthique de l’accompagnement qui est une éthique de la parole, une éthique de l’accueil de la parole de
l’autre.

En effet, si dans l’angoisse le sujet ne sait plus qui il est, comment peut-il lui être reproché ou
peut-il être incriminé des conséquences de cet affect et dont il est le premier à pâtir ? N’oublions pas que si l’angoisse provoque des comportements, elle provoque aussi des symptômes, mais parfois aussi des
pathologies.

Dès lors, pourquoi les types d’accompagnement de ces phénomènes sont-ils aussi divergents, voire
opposés alors que leurs racines sont communes ?

Accompagner le sujet angoissé, c’est donc lui offrir un accueil de sa parole et non lui asséner une
pratique consistant à le faire entrer dans le discours professionnel et/ou institutionnel pré-établi.
Par parole, nous entendons l’ensemble des moyens que les personnes dont nous nous occupons
utilisent pour faire savoir quelque chose d’eux, ce qui les traversent, sans présumer des moyens, ni de
leurs pathologies.

La jeune femme aux tableaux :

Agée de 16 ans, elle est connue et redoutée des professionnels (toute catégorie confondue) pour sa
rare violence, sans limite lorsqu’elle se déchaîne, quel que soit le destinataire. Mutique la plupart du
temps, lorsqu’elle parle, c’est avec la voix d’une toute petite fille, une voix désaccordée d’avec le corps
qu’elle habite, qui est déjà celui d’une femme. Ce décalage intrigue et rajoute à l’inquiétude dans
l’institution.

Son silence insistant fait germer une méfiance chez les professionnels, que pense-t-elle ? Qu’est-ce
qu’elle imagine ? Etc. Les professionnels de terrain l’interrogent régulièrement avec anxiété, posent des
questions destinées à les rassurer, mais son silence obtus n’arrange rien pour eux. Ceux qui ne la côtoient
pas quotidiennement du fait de leurs fonctions redoutent l’instant où ils seront sollicités à son sujet : la
dérobade n’est jamais loin, « je la verrai plus tard ».

Lors d’une réunion, un professionnel va parler d’un « détail éducatif » : l’adolescente dessinait
mais l’équipe a été amené à prendre la décision de l’en empêcher. Le motif et l’argument éducatif tenaient
aux thèmes de ces dessins qui représentaient des scènes d’éviscération, de massacres d’enfants et de
parents. Violente, l’équipe pense que ces dessins nourrissent sa violence, de même, il lui est interdit de
regarder des films jugés violents. Par ailleurs, on précise qu’une fois ces dessins achevés, elle les donnait
aux professionnels qui ne savaient pas quoi en faire.

Lors de rencontres, elle m’expliquera que sa mère est morte lorsqu’elle était toute petite fille et
qu’elle était restée seule avec son cadavre plusieurs jours, avant que des voisins n’appellent la police pour
la sortir de là. Elle raconta cette scène en plusieurs fois, en raison de la violence que cela suscitait.
Dans les faits, les choses ne se sont pas passées ainsi. Plus simplement, si je puis dire, elle est
rentrée un jour de l’école, sa mère n’ouvrant pas, les voisins sont sortis et devant la porte close ont appelés la police. Sa mère était décédée d’un arrêt cardiaque ; elle fut donc adressée à un service d’éducation spécialisé pour être accueillie.

L’explication qu’elle donnait relevait d’une construction subjective traduisant sa position, non pas
de culpabilité mais, d’angoisse devant cet « abandon » forcé provoqué par la mort d’un être aimé.
Je demanderai à l’équipe de la laisser dessiner à nouveau et ce, malgré l’incompréhension de
certains. Par ailleurs, je demanderai aux professionnels d’accepter de garder ces dessins dans une armoire
de leur bureau, de ne pas les jeter car nous allions l’aider à sortir de cette « pièce mortuaire » où elle était
enfermée depuis sa petite enfance.

La reprise de cette activité picturale, et les interrogations des professionnels sur ce qu’elle essayait
de dire à travers cette activité s’avérèrent fructueuses.

En effet, qu’elle ne fût pas la surprise d’une professionnelle lorsqu’un jour, elle se reconnut sur un
dessin et que cette jeune vint le lui remettre avec un grand sourire en lui expliquant qu’elle lui en voulait
d’avoir eu un enfant. L’idée de la frapper lui était venue, mais non on ne frappe pas une mère car l’enfant a
besoin d’elle.

L’angoisse qui réveillait en elle la violence se déposait dans cette activité d’écriture ; celle­ci se
dessinait dans cet acte singulier, lui évitant les contrecoups de la violence elle même et épargnant son
entourage.

Peu à peu et sans même une question, elle acceptait de commenter d’elle-même ses dessins, d’en
dévoiler le sens intime, renonçant aux violences physiques.

Après deux ans de cette activité, à 18 ans, une surprise sera au rendez-vous, réveillant une
inquiétude chez les professionnels : elle voulait reprendre tout ses dessins et les détruire. Qu’allait-il se
passer ?

Elle m’expliquera qu’elle voulait les regarder une dernière fois. Elle avait pris une décision,
peindre, elle voulait être peintre.

Nous lui rendîmes ses dessins, non sans avoir au préalable acheté quelque petites toiles et de la
peinture pour ne pas la laisser sans solution de rechange. Elle brûlât ses dessins, acte par lequel elle nous
appris qu’elle avait trouvé un savoir faire avec son angoisse et qu’elle était capable de sortir de cette pièce
mortuaire où elle s’était emmurée.

Ses tableaux dévoilèrent un réel talent et elle qui ne savait quoi faire professionnellement, décida
de partir en stage en ESAT, en atelier de peinture où elle fût embauchée quelques mois après. Menant une
double vie, peintre en bâtiment la journée, artiste peintre le soir et les week-end, elle a fait de son
angoisse, le moteur de ses activités et de ses activités, le traitement de son angoisse.
Observer n’est pas regarder.

Il s’agit là d’une question très difficile au sens où un imbroglio se joue dans les pratiques actuelles
et ce malgré des tentatives de clarification sous tendues par diverses logiques.

Choisir dans le secteur médico-social le terme d’observation contribue à brouiller les repérages et
peut se retourner contre l’intérêt des personnes accueillies, ce fait tient à l’ambiguité de ce terme :
Observer, de ob- qui signifie objet et servare qui signifie servir.

Or, observer recouvre, deux dimensions sémantiques, deux lignées d’acceptions.

La première acception et qui est immédiatement perçue est celle qui fait valoir le registre
scopique, imaginaire, visuel.

Il s’agit de porter son attention sur. De ce coté là, au fil du temps, le terme est venu se conjoindre
avec celui d’objectif qui était un système optique et lorsque le terme d’objectif a pris le sens de « but à
atteindre », le regard en est devenu le moyen privilégié. Ainsi, celui qui est observé doit être posé sous le
regard en tant qu’objet et l’équivoque se poursuit par l’ambiguité du terme « objectif » qui désigne à la fois
« l’appareil qui regarde » et ce qui devra être fait.

Dans cette lignée d’acception, nous remarquons que prime donc aujourd’hui le registre spéculaire,
dont nous percevons le peu d’assurance qui peut en résulter, ainsi que ses effets sur les sujets.
La seconde acception d’observer est celle que nous trouvons encore dans des expressions comme
celle d’ « observer une règle, une loi » ou encore en médecine dans celle d’ « observer une prescription ».
Cette deuxième lignée sémantique a produit le terme d’observation au sens de loi, de paroles, de
règles qui appartiennent et régissent le fonctionnement d’une chose ou d’un être. En 1933, Fontenelle
distinguera cette activité de celle de l’expérience tout en fondant la méthode d’observation.

C’est de cette acception qu’héritent la médecine, la justice, la religion et les pratiques qui
s’occupent des Hommes (et non d’objets). La prescription en médecine, l’observation en justice et dans la
religion est une loi, en d’autres termes, des paroles, des mots écrits qui prennent pour point de départ les
lois qui régissent l’Homme, auxquelles celui-ci doit se conformer.
Notons donc que c’est par l’entremise de l’avancée de la technologie, d
e la science optique que
cette acception s’est trouvée peu à peu réduite voire confondue dans l’acception précédente.

Cette deuxième acception doit pourtant retenir toute notre attention, car si, comme nous l’avons
dit, du coté du scopique et du spéculaire, l’humain est soumis à une charge d’angoisse, nous avons aussi
souligné que c’est du coté de la parole et du langage qu’il a une chance d’y trouver, si ce n’est une
résolution de celle-ci, du moins un apaisement.

Ainsi, dans une relation d’aide dans le secteur du médico-social, si observer n’est pas regarder,
c’est aussi et surtout écouter, point d’autant plus crucial lorsqu’il ne s’agit pas de problèmes uniquement
somatiques.

Il nous paraît ici important de rappeler la distinction que les médecins, héritiers d’une certaine
tradition établissent entre signe clinique et symptôme, médecins qui, par ailleurs, dénoncent régulièrement le trop de confiance accordée à l’imagerie au détriment de l’entretien clinique (pomme de discorde au sein du monde médical et parfois avec les organismes de tutelle).

La tradition veut que le signe clinique résulte de ce que voit le médecin et ce quel que soit le
perfectionnement de l’outil utilisé et le symptôme est ce qu’en dit le patient.

Un phénomène éclaire particulièrement ce point de difficulté dans notre secteur et intéresse la
prise en charge de la douleur physique, en mettant en évidence son intrication à l’angoisse et les effets
parfois immédiats de la parole.

Ce point est généralement connu de ceux qui travaillent avec des IMC, des polyhandicapés ou
avec certaines personnes âgées et plus ponctuellement avec d’autres publics.

S’il est un mystère qui demeure, c’est ce phénomène des douleurs sans cause lésionnelle, ni
organique, douleurs bien réelles, comme dans le cas du phénomène des membres fantômes (cas ou un
amputé continue à avoir mal à un membre qu’il n’a plus, où la dimension hallucinatoire de la perception du
corps est interrogée par la sensation de la douleur qui elle est bien réelle).

Si une part du mystère demeure, on sait pourtant que l’angoisse majore la douleur et cette dernière
se nourrit d’elle, d’ou parfois le recours à des anxiolytiques ou à des neuroleptiques pour enrayer certaines douleurs. JE SUIS LA

Le phénomène courant est le suivant : nombre de professionnels pourront, au cours de leur
pratique (c’est souvent le cas des personnels chargés des soins de nursing tels les AMP, etc.) constater que
certains sujets douloureux, lorsqu’ils parlent et perçoivent qu’ils sont entendus, éprouvent une atténuation de la douleur le temps de la discussion, les effets sédatifs de cette pratique pouvant parfois perdurer au delà du temps de la rencontre. Cet effet n’est pas de règle mais suffisamment fréquent pour retenir l’attention. Il est coutumier de dire alors que l’effet tient au fait que la personne pense à autre chose. Si cela n’est pas inexact, il convient d’en préciser le mécanisme.

Le corps douloureux provoque une angoisse dont le repli sur soi, narcissique, est la manifestation,
un peu à la manière de ce qui se passe lorsque les gens angoissés rentrent chez eux et ne veulent plus en
sortir.

Le corps devient alors la source d’une préoccupation unique qui instaure le silence dans lequel
l’angoisse s’installe. Dès lors, elle amplifie la préoccupation pour le corps et par conséquent fait monter
l’intolérance à la douleur.

Il y a alors deux choses :
 La douleur comme présence étrangère, ainsi un patient douloureux insultait régulièrement les
douleurs dorsales dont son corps pâtissait dans sa solitude ;
 L’angoisse comme seconde présence étrangère venant occuper le lieu de l’indescriptible, de
l’indicible douleur.

Deux présences étrangères qui se mettent à fonctionner comme une cisaille pour le sujet.
La parole de la personne n’agit donc pas tant sur la pensée que sur le fait qu’elle vient rogner,
occuper la place du silence et donc soulager de l’angoisse, d’où un allégement qui laisse dans l’ombre la
question de la douleur en tant que telle.

Le patient cité plus haut, accueilli en centre de soins pour toxicomanes, disait qu’après chaque
rendez-vous, il sortait en se sentant plus léger, lui qui, au quotidien, se sentait écrasé par le poids de sa vie.
Des phénomènes de ce genre se retrouvent auprès d’autres publics.

Une Aide Médico-Psychologique travaillant en EHPAD, en butte aux critiques de ses collègues
avait repéré dans sa pratique que le seul moyen de s’occuper d’une des résidentes réputées « douillette »
était de prendre un temps conséquent pour qu’elle parle.

Prenant au sérieux les dires de la vieille dame et ce, en dépit du dire médical représenté par
l’infirmière, selon laquelle ces plaintes corporelles étaient de la simulation (rappelons que les hystériques
de la fin du XIX et du début du XXème siècle étaient, elles aussi, douloureuses et, elles aussi, considérées
comme des fabulatrices, des simulatrices ce qui les précipitaient définitivement et parfois
irrémédiablement dans la maladie : là où l’on mesure qu’à ne pas entendre le sérieux de la plainte on peut
aggraver la situation d’une personne !), elle se décida à infléchir sa pratique. D’où le couroux et l’ire de ses
collègues, puis de l’institution.

Le résultat quasi-immédiat fut de lui permettre de manipuler cette personne rassérénée et, en
quelques semaines, de se dispenser d’avoir recours au lève personne. Elle pu apprendre que cet état
douloureux était apparu soudainement et qu’elle ne pouvait s’en expliquer la cause, elle qui, jusqu’à peu de temps auparavant n’avait été que rarement malade, l’établissement ayant même marqué un étonnement lorsqu’elle avait décidée de son propre fait d’entrer en EHPAD.

Un point dans les discussions va rendre compte de ces douleurs. Une idée fugace, même pas une
pensée, juste un éclair, lorsqu’elle franchira le seuil de l’établissement quelque chose de l’ordre d’un « c’est
là que je vais finir mes jours ! », soit une douleur morale qui se répercutera dans une douleur corporelle.
Ces mots non prononcés mais articulés vont raviver la fragilité de l’enfant qu’elle fut, la fragilité
dont tout enfant fait l’épreuve, qui le rejette dans les bras aimants de ses parents, dont il attend une
protection contre l’angoisse.

Y aurait-il dans l’établissement quelqu’un à la hauteur d’entendre cette demande ancienne et
pourtant toujours actuelle à cet âge qui est, comme le disait Samuel Becket en parlant de la vieillesse
« une jeunesse sans devenir » ?

BIBLIOGRAPHIE

S. Freud : L’inquiétante étrangeté
Totem et tabou
Lettres à W. Fliess
Le rêve et son interprétation
J. Lacan : Les psychoses
L’éthique de la psychanalyse
L’angoisse
Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse
Le sinthome
Ecrits, Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse
D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose
Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je
Hoffman. E.T.A : Les élixirs du diable
Arasse. D : On n’y voit rien
Cazotte. J : Le diable amoureux
M. Merleau Ponty : Le visible et l’invisible
La phénoménologie de la perception
J.C. Maleval : La forclusion du nom du père
La logique du délire
C. Soler : Les affects
L’inconscient à ciel ouvert
G. Wajcman : L’oeil absolu
Revues : Scilicet : L’ordre symbolique au XXI siècle
Un réel pour le XXI siècle
Rue de navarin : L’Autre méchant, variation de l’humeur.