Traumatismes psychiques, par Michel LEGOUINI, Psychanalyste

SOMMAIRE

I. Chose traumatique et traumatismes psychiques

Structure et fonctionnement des blessures psychiques
Traumatismes psychiques et traumatisme constitutif, de l’aliénation
Dépendance au détachement perte impossible

II. Symptômes post-immédiats et à long terme

Effroi, angoisse, plaintes somatiques et maladies psychosomatiques
Oubli impossible, effraction psychique et clivage du sujet

III. Dysfonctionnement des mécanismes psychiques

IV. Processus de résilience et capacités à introjecter, lier, lire et historiser les traces mnésiques du traumatisme psychique

Restauration de l’attachement structurant et de la fonction paternelle séparatrice
Restauration narcissique : un enfant triomphant de l’insensé traumatique
Sortie d’une position d’objet victime d’un traumatisme
Désir de savoir construire une voie originale de sortie résiliente du traumatisme

V. Améliorer l’accompagnement de l’enfant et de l’adolescent aux prises avec un traumatisme psychique

Donner libre cours au pouvoir de dire pour aider l’enfant à apprivoiser l’inassimilable
Développer les références éducatives, pédagogiques et soutenir l’enfant et l’adolescent dans son jeu de désir de vie quotidienne dépasser son angoisse traumatique
Élaborer des outils d’accompagnement adaptés au cas par cas pour aider l’enfant à vivre avec une scorie ou cicatrice indélébile

Conclusion

Bibliographie


INTRODUCTION

Les traumatismes sont des blessures psychiques provoquées par la rencontre surprenante, insensée, violente et hors du commun avec un danger extérieur.

L’événement traumatique, élément explosif, provoque une effraction ou blessure psychique chez un sujet dépossédé momentanément de son image narcissique et de son pouvoir de nomination d’un fait hors du commun.

L’événement traumatique est susceptible d’un effacement, tandis que le trauma, faille ouverte, ne s’oublie pas.

Sortir de cette impasse, c’est inventer une solution singulière ou oxymoron du résilient, en faisant de l’abîme traumatique un vide utile en « n’étant plus une chose emportée par le malheur ».

I. La chose traumatique et les traumatismes psychiques

1. Structure et fonctionnement des blessures psychiques

Pour situer le sujet, son implication subjective et sa réponse sous forme de symptômes, il convient de bien distinguer l’événement traumatique du traumatisme.

Le trauma est un choc violent qui se présente comme une excitation externe assez forte pour faire effraction dans le pare-excitation.

L’enfant maltraité subit l’intrusion d’une tension extrême prenant la forme d’un corps étranger qui le fige.

Cette effraction de l’intime n’est ni plus ni moins qu’un excès pulsionnel étrangement invasif ouvrant sur un vide de sens insupportable, voire un étrange sentiment d’illégitimité.

Etymologiquement, effraction vient du latin affractus qui signifie briser.

Le sujet souffre de l’horreur d’un événement effractant, sans lien avec la réalité qui fait voler en éclats son image du corps tout en le forçant au silence.

Un des symptômes majeurs est une détresse abandonnique résultant de la catastrophe traumatique, car le sujet se sent livré à l’horreur d’une violence inouïe.

Cette déréliction éclaire l’enlisement du sujet dans un gouffre qui le prive du plaisir de vivre, car la blessure psychique le met face à un danger d’anéantissement.

Cet excès pulsionnel de l’effraction dû à l’intrusion d’un embole ou fait indicible crée une hémorragie psychique : le sujet est sidéré face un objet informe et illisible enclavé dans sa psyché.

Cette chose traumatique est donc l’incrustation d’une scène vécue,entendue,ressentie comme inassimilable.

A titre d’exemple,l’inceste est représenté dans le rêve traumatique d’un patient comme un insecte incrusté dans son cerveau.

Ce corps étranger menaçant, interne à l’appareil psychique, peut demeurer là toute la vie du sujet, en apparaissant dans des formations inconscientes (rêves traumatiques, actes manqués, lapsus…) ou des passages à l’acte.

L’intrusion de ce parasite traumatique dans l’appareil psychique se fixe sur l’axe du refoulement originaire.

Ce processus ou mécanisme de refoulement originaire a ses lois de fonctionnement, c’est le lieu où le langage n’est pas opérationnel pour associer et donner du sens aux choses éprouvées.

Autrement dit, l’énergie psychique ou excitation pulsionnelle est mobile, non liée à des contenus psychiques (mots, images) car l’opération relevant du processus secondaire qui régit le préconscient ou le moi n’est pas fonctionnelle.

Ce mode de fonctionnement est caractérisé par le libre écoulement de l’énergie psychique et par le libre glissement ou déplacement et la condensation du sens.

Le bloc traumatique se loge dans un espace psychique où règne le néant ou trou symbolique qui provoque parfois la fascination, à l’instar de cette patiente qui ressent l’envie d’une « douleur exquise », séquelle d’une violence parentale subie.

Ce réel de l’horreur est un morceau de vécu encrypté, en attente d’une possible réinscription sous forme de trace psychique.

Bien entendu, il ne s’agit pas d’une carence de sens en cours dans la psychose qui produit délire et hallucinations.

Cependant, l’effraction traumatique échappe à la mise en sens et demeure une chose ressentie, voire des mots entendus insensés lors d’une maltraitance psychologique qui ne s’inscrivent pas dans la chaîne parlée du sujet.

Le sujet fait face à un dommage, blessure incompréhensible et incompressible qui se présente à lui comme un mot gelé, immobile et identique à lui-même.

Cet aspect est fondamental pour saisir l’autonomie de la charge d’excitation ou pulsion confirmée par la butée du sujet traumatisé contre le roc du trauma.

Ce corps étranger invasif est comme une empreinte ou une lettre en souffrance, en manque d’inscription et de destinataire, car élaborer ou métamorphoser le trauma, abîme d’incompréhension, consiste à substituer un récit, des signifiants à un signe qui représente la chose traumatique pour un sujet.

En effet, cette blessure psychique réactive le refoulement originaire, moment d’exclusion symbolique de pertes traumatiques d’objets pulsionnels ayant produit la structuration du sujet humain.

2. Traumatisme et trauma constitutif de la subjectivité du sujet

Il convient de rappeler que les premières années de l’enfance sont organisées par une dépendance fusionnelle du sujet humain à L’Autre et par une aliénation à son désir supporté par un discours.

Ce lien d’attachement ou lien puissant est desserré par le biais d’effractions précoces.

L’enfant subit une série de détachements d’objets (placenta, sein, féces), séparations traumatiques qui provoquent une béance, celle du refoulement originaire.

Cette période d’avant le moi, assise du développement humain, appartient à l’âge où la vie n’a pas de souvenir et apparaît comme un songe.

Là où il n’y a pas de trace, règnent les stigmates de blessures de déplaisir provoquées par la frustration, la privation et la séparation avec des objets familiers.

Ces privations traumatiques constitutives du sujet humain laissent une impression d’exil intérieur qui peut refaire surface au cours d’autres événements traumatiques (séparations, décès, échecs…).

Face à l’absence de satisfaction de ses besoins, l’enfant vit une situation traumatique confirmée par la clinique.

Dans cette logique, Freud inscrit le traumatisme comme rupture de développement de l’enfant : danger extérieur d’absence de l’objet et danger intérieur de non satisfaction pulsionnelle sont convergents.

Le traumatisme psychique est un phénomène au centre de la névrose qui fait dire à Freud que le tableau clinique de la névrose traumatique sera proche de celui de l’hystérie, voire de celui des névroses actuelles dommageables, telles que l’hypocondrie, la névrose d’angoisse, la mélancolie.

II. Le tableau clinique des traumatismes psychiques

Selon la théorie freudienne, le traumatisme se déroule en deux temps : dans un premier temps, surgit l’événement traumatique, mais c’est seulement dans un second temps, postérieur, après coup que le traumatisme acquiert une valeur d’expérience vécue.

L’après coup constitue la dimension de la temporalité et de la causalité spécifique de la vie psychique.

Ce concept d’après coup est essentiel et renvoie au retour du refoulé.

Ainsi, un événement plus ou moins traumatique aura valeur de traumatisme lorsqu’il sera verbalisé, associé à un affect de déplaisir et ressenti comme un effroyable danger pour son intégrité psychique et/ou physique.

Les symptômes dominants immédiats sont l’effroi,l’angoisse, les troubles du sommeil, les phobies et les symptômes somatiques.

Une patiente âgée d’une cinquantaine d’années, n’ayant presque aucun souvenir de sa petite enfance jusqu’à 6 ans, attribua en cours de thérapie une valeur traumatique à des impressions et traces amnésiques correspondant à une période où ses parents avaient fui leur pays natal dans un contexte de grande violence et d’extrême danger.

Ce traumatisme n’avait pas d’existence psychique chez ce sujet, il formait un trou dans sa fonction symbolique ou registre de la chaîne parlée.

Dans un second temps, sa nomination a permis de le faire advenir comme signifiant ou mot-clé énigmatique par une formulation agencée d’hypothèses,de propos recueillis,d’éléments biographiques.

L’événement traumatique, hors sens et innommable est passé après coup à une tentative d’éclaircissement avec un récit ou interprétation tragique donnant libre cours à des questions, des symptômes, des affects et de la clairvoyance,terme qui la renvoyait à Claire, prénom qu’elle avait songé donner à sa fille.

L’effroi surgit immédiatement après le trauma, moment de suspension de toute pensée et de tout affect.

En effet, le percement violent et soudain de l’enveloppe psychique ne laisse aucun temps (temps 1) à la représentation et produit de l’effroi.

La charge de tension provoque un effacement de la subjectivation, le sujet disparu ne peut alors que ressentir de l’effroi.

Cet état d’effroi, de sidération ou de stupeur fige le sujet devenu objet d’une dépersonnalisation, un être sans destin immédiat.

Cet effet de terreur réduit le sujet au niveau d’un animal craintif,« l’état de conscience affaibli » selon la formulation de Ferenczi.

Cet état de stupeur a été évoqué par Eva thomas, jeune femme victime d’un inceste qui se décrit après le passage à l’acte incestueux de son père, comme devenue une « statue de pierre, le corps vide et se réveillant le matin avec un trou noir».

Les troubles du sommeil sont fréquents : il s’agit de difficultés d’endormissement, de sommeil agité avec rêves traumatiques ou de cauchemars.

Ces troubles du sommeil sont associés à un symptôme d’angoisse, voire une anxiété au premier plan du tableau clinique.

Le phénomène d’angoisse est l’affect qui ne trompe pas, signalant la proximité du trauma.

Arrimé à aucun mot ou image, chevillé au corps, l’angoisse ramène le sujet à une scène traumatique insensée.

L’angoisse, phénomène caractérisant la condition humaine, est traumatique, de surcroît chez un sujet ayant été mis en danger.

Le mode défense et son atténuation, c’est l’échafaudage d’un symptôme.

Un enfant maltraité avait construit une phobie des espaces clos après avoir été laissé seul dans son domicile par sa mère partie avec son ami au cinéma.

Ce symptôme phobique faisait suite à sa défenestration provoquée ce jour-là par une crise d’angoisse majeure.

Cet enfant recycla son angoisse en phobie, une peur qui le rend vigile face au retour du vide traumatique vécu.

La phobie est un dérivé d’angoisse de moindre toxicité que l’angoisse sans nom et sans visage.

L’angoisse, affect ressenti, est un événement dans et du corps qui se manifeste sous forme de décharge d’excitation ; elle prend le relais du réel insoutenable du trauma.

L’angoisse est irriguée par la tension effractive qui n’a pu être élaborée en représentation verbales et affectives.

L’angoisse est, selon Freud, une auto-intoxication, car cette énergie corporelle signale le retour de l’effraction en donnant un avant-goût de terreur, notamment dans les accès d’angoisse avec évanouissement.

L’angoisse, pré-sentiment ou sensation physique fluctuante et invasive comme l’effraction traumatique, est la certitude d’un danger extrême qui fait sans cesse retour.

Cette certitude de l’angoisse, signal d’un réel impossible à supporter, trouble de par sa nature énigmatique. Le sujet, sûr d’être angoissé, cherche à rendre saisissable ce symptôme insolite en bricolant des arguments absurdes tels que la peur d’avoir peur ou la peur de tout, sans objet faisant office de limite à la toxicité de l’angoisse.

Les troubles du sommeil très fréquents peuvent se manifester sous formes de rêves d’angoisse répétitifs, cauchemars remettant en scène l’événement traumatique.

Le retour de la chose traumatique angoisse le sujet et interrompt l’acte de rêver car celui-ci retrouve l’abîme d’un sommeil éternel, autre nom de la pulsion de mort.

Le cauchemar est une tentative de résolution de l’événement traumatique, dont le prolongement peut produire des résultats positifs.

Ce retour incessant de l’horreur ou corps étranger sous forme de cauchemars nous amène à évoquer la répétition traumatique, syndrome pathognomonique.

Le symptôme de répétition est une compulsion de retour de la scène traumatique.

Le sujet est alors à nouveau dans l’horreur de la violence subie, face à un éternel retour du contenu traumatique enkysté avec des modifications au fur et à mesure.

Cette compulsion de répétition est l’assujettissement d’un sujet à un au-delà du principe de plaisir, autrement dit, une béance.

La fonction de la compulsion de répétition vise à réduire le trauma, vaine tentative à l’oeuvre dans le multi-placement d’enfants maltraités qui savourent l’échec du placement, lequel les renvoient à leur manque d’attachement parental.

L’enfant emprunte cette voie pour revenir au point d’origine traumatique, contraire d’une démarche vitale de reconstruction.

Il est enfermé dans le cercle d’un attachement ou lien aléatoire insécure qui ne lui permet pas de supporter la frustration et la séparation vécues comme menaces extrêmes.

Cet enfant n’a pas intériorisé des parents sécures, pourvoyeurs d’un discours d’amour, dimension symbolique de l’attachement. Il ne cesse d’être exposé au retour du pire : mauvais traitements, menaces d’abandon, de suicides…
Cet insensé de la violence parentale est une plaie psychique ouverte qui ne cesse de resurgir, comme le texte d’une scène énigmatique informe et stéréotypée qui nécessite un décryptage des thérapeutes et des éducateurs.

C’est une monstration de phénomènes de violence, comme ces tentatives de défenestration dans le cabinet du thérapeute d’un enfant phobique qui voulait ressortir de la scène socio-familiale.

III. Dysfonctionnement des mécanismes psychiques

Le sujet humain subit une division subjective réelle à partir du stade du miroir.

En construisant son moi à partir de son image du corps, l’infans sans moi devient un enfant avec un moi séparé de l’extérieur.

Cette mutation subjective a pour bénéfice le développement d’une moindre immaturité de l’enfant.

Les traumatismes psychiques du bébé ont des incidences majeures sur son développement, car l’infans parlé par sa mère se représente l’extérieur sous forme pictogrammique.

Cette représentation pictogrammique de type sensoriel a pour corollaire un langage du corps ou « la langue » dans laquelle mots et choses sont accolés en des images signes ou pictogrammiques hors sens.

L’infans n’a pas encore acquis le processus primaire, mécanisme de fonctionnement ou processus de représentations avec des choses ou traces mnésiques et des représentations de mots.

Le trauma d’une violence subie provoque un abîme extraordinaire chez l’infans marqué par des pannes ou des troubles du développement de l’oralité (vomissements psychogènes, anorexie du nourrisson, terreurs nocturnes, troubles de l’endormissement…).

L’enfant aliéné au discours et dépendant d’objets de survie dispensés par sa mère est privé d’un contenant pourvoyeur de paroles nourrissantes et de sensations de bien-être.

Les traumatismes psychiques vécus avant le stade du miroir sont à inscrire dans les difficultés de l’attachement parental à l’enfant tels que le non désir d’un enfant, les carences éducatives, les symptômes d’agressivité ou de violence des parents…

Évoquons le cas de cet enfant en grande panne de développement, sujet effacé et meurtri dans le discours violent de rejet de son père qui l’appelait « mon sac de poubelle », propos choquant les auxiliaires de puériculture lors des rencontres parents-professionnels de la protection.

Cette carence de soutien parental dans la maturation de cet enfant a eu pour incidences un retard moteur ou inhibition à la marche, des troubles alimentaires et une auto-mutilation inhérente à un attachement insécure de l’enfant.

Les troubles du lien parental ponctués par des traumatismes psychiques précoces peuvent provoquer un défaut de construction du moi – image du corps, du fait de l’absence ou des prémisses d’un processus primaire permettant de ressentir une frontière protectrice face aux menaces de l’extérieur.

La mise en place du processus primaire permet au sujet humain d’associer les mots aux choses en laissant se déplacer librement le sens et la charge affective et pulsionnelle.

Ce lieu du système inconscient correspond à des pensées libres, absurdes, voire insensées comme les formations de l’inconscient (rêves, actes manqués, oublis…).

C’est la sphère des élaborations psychiques de désirs interdits et réprimés, à l’inverse du processus secondaire, support ou média du principe de réalité, où opère la pensée logique, l’action contrôlée et le sens commun des choses.

Ces deux processus sont antagonistes, le processus primaire est le lieu du refoulement originaire des pulsions liées à des orifices du corps (sein, fécès, regard, voix).

Ce refoulement originaire raté et insistant exige un refoulement après coup, du ressort du processus secondaire qui permet au sujet de désirer et de jouir dans les limites imposées par le lien social.

Refouler, c’est assimiler en associant, déplaçant, condensant, réprimant et en se maîtrisant pour parer à un affect de déplaisir.

Le ressort du trauma, c’est que l’horreur, scène vécue sous forme d’images ou de paroles destructrices, est illisible pour le sujet et ne peut être refoulée. C’est une élaboration psychique en souffrance pour ce sujet parasité dans sa vie sociale par une excitation sexuelle intrusive et récurrente qui la renvoie à l’inceste.

Ce retour incessant d’une excitation sexuelle interdite réactive un refoulement originaire structurellement défaillant et indique la division subjective d’un sujet mise à mal par cette jouissance interdite éruptive.

En effet, ce sujet s’efface en étant objet d’une excitation sexuelle insistante, libre de tout enchaînement verbal et devenue lettre morte sans autre destinataire que le sujet lui-même.

IV. Processus de résilience et capacités à introjecter, lire, lier et historiciser les traces mnésiques du traumatisme psychique

1. Restauration de l’attachement structurant et de la fonction paternelle séparatrice

La notion de résilience, capacité à se diviser ou à se cliver en une partie qui souffre et se nécrose et une autre partie mieux protégée poussant le blessé de l’âme vers le bonheur de vivre.

Cette dialectique ou oxymoron est l’assemblage de deux éléments ou forces contradictoires dont le résultat énigmatique est une création de sens nouveau.

Ce nouveau sens est crée par une figure de style synchronique et diachronique de deux termes contradictoires.

Autrement dit, le sens se déplace d’un substantif à un adjectif qualificatif ponctué par un sens, corollaire d’une opposition de significations.

Cette figure de style est mise en valeur dans la peinture de Rembrandt, peintre du clair-obscur qui fait jaillir la lumière de l’obscurité par le biais d’un détail étrange tel qu’une bougie.

Pierre Soulages procède par oxymore en dévoilant sa pratique picturale, « lorsque le noir a tout envahi, brusquement il a cessé d’être noir, puisqu’à ce moment-là, la lumière qu’il reflétait est devenue la chose importante ».

Une sortie de traumatisme psychique est un retournement du vertige du vide en attraction du plein de désir de vie.

Le retournement subversif, mécanisme psychique, est remarquablement illustré par Roland Barthes dans son propos sur l’abîme où il affirme « penser à la mort à côté, la penser selon une logique impensée, dérive hors du couple fatal qui lie la mort et la vie en les opposant ».

En effet, l’enfant maltraité résilient met en place des mécanismes de défense de survie et d’échappatoire face à un manque à être désiré manifeste.

Cette métamorphose souvent favorisée par une rencontre exceptionnelle permet à l’enfant maltraité de procéder par oxymore, à l’instar d’Alexandre Jollien, auteur de « L’éloge de la faiblesse ».

Cet infirme moteur-cérébral devenu célèbre philosophe a su trouver dans la vie institutionnelle maltraitante vécue lors de son placement, un « silène, petite boite grossière recelant des trésors ».

La restauration de l’attachement à un référent substitut parental permet au sujet, notamment le nourrisson, de développer un lien sécure et rassurant.

Dans les pouponnières, les enfants maltraités privés de ce lien d’attachement sécure sont immobiles, hyper vigilants, parfois agressifs, voire insensibles affectivement ou font montre d’un faux-self précoce (sourire ou gestes inadaptés).
Le nouage de cet attachement sécure de l’enfant s’inscrit dans un contexte d’immaturité physiologique et psychique.

Cet attachement au cours de la première année, socle d’un processus de maturation de l’enfant, nécessite un holding ou soutien d’un sujet transitiviste, qui s’agrippe et fusionne.

Ce lien d’attachement a besoin d’être pris en considération, du fait de son rôle vital dans l’accès à un narcissisme primaire et à la construction d’une image du corps stable.

Ce désir d’attachement à la mère ou à des figures substitutives nécessite chez l’enfant placé en institution une accompagnante réceptive de son effroi, de ses angoisses, l’application de soins dans l’interaction et une proximité affective.

A titre d’exemple de résilience, un enfant accueilli à 7 mois dans un centre maternel a pu bénéficier d’un lien d’accompagnement rétablissant un corps à corps rassurant et un dialogue nourrissant.

Cet enfant a connu une évolution favorable : à 12 mois, ses vomissements psychogènes et son trouble du sommeil marqué par des terreurs nocturnes ayant disparu, son développement a repris un cours normal.

L’équipe d’accompagnants a notamment rempli une fonction paternelle substitutive. En occupant une place de tiers protecteur, elle a apporté une aide à la reparentalisation de la mère de cet enfant.

Fruit d’une grossesse non désirée, cet enfant était l’objet d’une carence affective ; les soins apportés à la crèche suscitaient une insatisfaction permanente chez sa mère.

L’équipe d’accompagnantes a su substituer au vide de l’origine de cet enfant un manque régulateur, combinant soutien sécure et dosage de sevrages, notamment alimentaires.

2. Sortir d’une position de victime d’un traumatisme

Cette mutation subjective implique le passage d’une position d’objet d’un réel, d’une horreur impossible à vivre à une position d’un sujet désirant, acteur de sa vie.

La violence subie provoque un vide insupportable, source d’angoisse et d’inhibitions ou impuissances scolaire,professionnelle,sexuelle…

Ces symptômes et inhibitions diverses sont fabriqués par un sujet pour se protéger contre le traumatisme psychique et l’assujettissement à une place de « chose » d’un parent tout puissant coercitif, tyrannique ou incestueux.

Le sujet tente de combler l’insensé de son traumatisme avec le sens de ses symptômes qui sont des éléments d’identification de sa position de victime.

Comment se représenter et se débarrasser de la blessure brûlante du trauma foudroyant?

La position de victime énonce une reconnaissance de la blessure infligée, mais, étrangement renforce la servitude volontaire de s’y référer sans cesse à titre de trait d’identification.

Cette identification mortifère à des attributs de victime, incapacités diverses, souffre-douleur, canard boiteux empêchent le sujet de percer l’énigme d’un trauma insensé.

La perte de sens de la vie, versant d’un trauma, peut réduire un sujet à être rien, un trait identificatoire fréquent chez des sujets écorchés vifs qui ont été déshumanisés dans des scènes traumatiques de violence familiale.

L’acte violent vise à réduire le sujet à n’être qu’un objet, en l’occurrence d’un désir destructeur et insensé.

La clinique de sujets maltraités corrobore ce positionnement au bord du gouffre qui fait encore dire à Esther, patiente au long parcours thérapeutique, qu’elle est « un pantin à la merci de ses collègues de travail ».

Sortie d’un symptôme d’auto-mutilation et d’idées de suicide, elle est restée silencieuse comme son père au regard vide et au verbe blessant.

Esther cultive la solitude,elle disparaît devant le désir de l’autre,sidérée, elle perd le contrôle de ses propos. Son corps désarticulé, gesticulant montre l’intériorisation du mutisme et du regard méprisant d’un père humiliant et dévalorisant.

3. Désir de savoir construire une voie originale de sortie résiliente du traumatisme.

La résilience a pour ressort ou outil essentiel le désir singulier de savoir dire l’indicible événement traumatique.

Ce savoir est un récit, une théorie, soit une interprétation que le sujet construit pour donner sens à l’insensé, à « son malheur insensé », qui devient supportable et utile. Le simple fait de dire et d’écrire « raccommode les deux parties du moi divisé ».

Le simple énoncé de souvenirs banals chez Perec dans son livre “Je me souviens” avait eu des effets d’élaboration apaisante.

La fonction de la parole a un pouvoir pacifiant, de transformation du sujet, pourvu qu’il ait un tiers auditeur.

Avec ses mots, le sujet se construit ou rectifie son identité vacillante, en particulier, l’enfant qui veut savoir qui il est dans le désir de l’autre.

La quête de vérité, du sens des choses, pulsion de savoir ou force de sublimation est très active chez l’enfant entre 3 et 5 ans et se trouve réactivée à l’adolescence.

La pulsion de savoir, génératrice de satisfaction libidinale, permet de border le trou de savoir, l’énigme insoluble du trauma.

V. Améliorer l’accompagnement de l’enfant et de l’adolescent aux prises avec un traumatisme psychique

1. Donner libre cours au pouvoir de dire pour aider l’enfant à apprivoiser l’inassimilable

Le langage ne permet pas d’effacer l’insensé du traumatisme psychique, mais il offre la possibilité d’habiller avec des images une scène inimaginable et de créer un sens nouveau avec des mots chargés de signification pour oublier l’insensé.

Adam était maltraité physiquement par son père affecté de psychose paranoïaque, il était devenu l’objet de son symptôme de persécution.

Ce jeune homme garde le souvenir de s’être réfugié à chaque fois dans sa chambre pour se regarder dans le miroir et se parler à lui même, devenant ainsi quelqu’un d’autre à venir.

Ce moment de dire lui procurait un gain de satisfaction narcissique qui lui a épargné plus tard une décompensation et une aggravation de son tableau clinique comportant des idées de suicide, une énurésie et une phobie sociale.

L’élaboration psychique est un dire qui vise à dialectiser une situation traumatique inextricable.

Le sujet crée du sens à partir du non-sens, opérant ainsi un retournement grâce au fil rouge d’un terme contradictoire.

Ce mécanisme psychique à l’oeuvre dans les formations de l’inconscient (rêves, mot d’esprit, symptômes) consiste à rendre équivoque une phrase en la requalifiant dans le bon sens.

Ce renversement dans le contraire est l’expression d’un désir de bon sens à partir du non-sens d’une situation absurde.

L’oxymore ignore la contradiction, collision de sens ou non-sens qui dépasse le sujet métamorphosé.

L’inconscient hors sens ou insensé, espace du traumatisme psychique, déshumanise et réduit le sujet à un objet de souffrance obscène.

L’oxymore, procédé psychique, permet de mettre une limite au hors sens du trauma.

Cette technique est un moyen privilégié pour le poète du clair obscur, Jean Cocteau qui, dans son poème « dans la prison», met un point d’arrêt à la douleur lancinante, en affirmant « les choses que je conte, sont des mensonges vrais… ».

2. Développer les références éducative, pédagogique et soutenir l’enfant et l’adolescent dans son jeu de désir

La jouissance envahit l’enfant ou l’adolescent traumatisé, saisi par une tension périlleuse de retour sans cesse, « douleur exquise » pour reprendre l’oxymore symptomatique d’une patiente.

Dans Au delà du principe de plaisir, Freud définit la jouissance par l’union de 2 contraires, le plaisir et la douleur.

Cette jouissance met en panne le désir qui est une décharge de tension procurant une satisfaction.
C’est le silence envahissant un corps meurtri, des paroles insensées actant une carence de protection qui vont hanter le sujet désirant. A l’instar de Marie qui, ayant souvent entendu son père lui scander à table « tu nous coûtes cher », déclencha une anorexie à un âge précoce et se mit plus tard à rembourser et payer cher les dettes d’un conjoint affecté de toxicomanie et d’addiction aux jeux.

La jouissance est exclue par le désir qui a pour essence le manque.

Sortir d’une absence de désir nécessite de bricoler un fantasme, voile déchiré par le trauma, et des rêves d’enfant désirant.

Le renouveau de ce désir implique des modèles ou références éducatives tenant lieu d’un discours associant protection et séparation avec la jouissance.

Le désir a pour condition d’émergence un intervalle ou manque introduit par un tiers éducatif de contenant-limite au débordement des résidus pulsionnels d’une violence traumatique.

Cette relance du désir passe par la demande, initiée notamment l’accompagnant-référent qui sert de lien sécure et interdicteur de transgressions résonnant avec le vide de sens du trauma.

3. Élaborer des outils d’accompagnement adaptés au cas par cas pour aider l’enfant à vivre avec une scorie ou cicatrice indélébile

La construction de formes,stratégies et techniques d’accompagnement nécessite de bien saisir la problématique du sujet accompagné.

Cette problématique permet d’isoler l’événement traumatique en l’inscrivant dans sa triangulation, son histoire et sa subjectivité.

Il s’agit de d’adapter l’outil dialogue pour laisser dire et libérer la parole souvent tue dans les situations de violence traumatique.

La force de ce dialogue pousse le sujet, d’une part, à trouver du sens en s’appuyant sur des points de résilience (référence éducative, amitié, sublimation), d’autre part, à apprendre à vivre moins douloureusement le hors sens de son vécu traumatique.

Face à cet insensé du trauma, l’accompagnant sera attentif aux paroles et aux passages à l’acte qui se répètent et signalent le tourner en rond du traumatisme psychique.

Une grille d’analyse de pratique peut avoir pour axes :

La problématique de l’enfant ou de l’adolescent, à savoir le type de traumatisme, ses symptômes, ses inhibitions…
Le contexte : L’histoire familiale, transgénérationnelle, institutionnelle, les moments marqueurs de répétition traumatiques et d’expression de symptômes.

Le sens et l’insensé :
Donner une signification aux symptômes, difficultés de vie et inhibitions ;
Repérer l’ombre de l’insensé chez l’enfant pour lui insuffler sécurité et sérénité.

Les stratégies : Construire des stratégies d’accompagnement ayant pour objectifs-clés le holding, la contenance et l’aide au développement de l’enfant et de l’adolescent.

L’évolution: Evaluer l’état clinique de l’enfant et faire le point sur les moments de résilience corrélatives à des actions d’accompagnement à valeur ajoutée.

CONCLUSION

Les maltraitances ou violences par la terreur sont des vecteurs de traumas.

Le trauma, effraction de l’intime, blessure narcissique, provoque l’effroi, la sidération, l’angoisse, ou des symptômes tels que l’énurésie, les troubles alimentaires, les troubles du sommeil, etc…

L’événement traumatique fait l’objet d’un effacement moyennant son élaboration psychique, tandis que le traumatisme laisse une marque indélébile.

Sortir du traumatisme en inventant une solution singulière ou ouvrir une voie originale de résilience, c’est advenir comme sujet désirant.

Cette mutation consiste à soumettre la rencontre avec le réel insensé à une trouvaille de bon sens faisant lien social.

Michel Legouini, Psychanalyste

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